1. L'art et l'esthétique comme solution au problème politique.

Schiller et les Les Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme

 

Introduction. La problématique politique de l'art

Voici comment l'éditeur et traducteur des Lettres sur éducation esthétique de l'homme (Robert Leroux, 1943) présente la première partie de l'ouvrage de Schiller, les 9 premières lettres : « Dans cette premièrepartie, schiller développe l'idée que le problème politique ne peut être résolu que par l'esthétique. L'Etat de la raison ne deviendra possible que lorsque les caractères des hommes auront été transformés par la beauté ».(p. 79)

Avant d'entrer dans l'étude de cette thèse, il est essentiel de bien en saisir la problématique.

Voici pour y aider quelques questions que nous soumettrons à la réflexion collective :

 1)L'art a-t-il une fonction politique ? Comment envisagez-vous les relations entre l'art et le politique ?

2) Si l'art a une portée, une efficience politique, comment l'expliquer ?

3) Quels sont selon vous les enjeux politiques de l'éducation artistique ?

4) Les pédagogues avancent que l'éducation artistique contribue à « l'éducation du citoyen » ? Qu'en pensez-vous ?

Pour poursuivre cette réflexion, on se reportera aux politiques culturelles et éducatives abordées pendant le cours, à leurs "objectifs" affichés : Le projet de l'Ecole de la république, Malraux, Lang...

 

Ce préambule réflexif n'avait d'autre ambition que de faire sentir la nécessité de bien clarifier les concepts si l'on veut avancer dans la réflexion. Nous allons à présent examiner comment Schiller justifie théoriquement sa thèse de l'esthétique comme « solution au problème politique ». Cela demande en tout premier lieu de dire en quoi consiste le problème politique.

 1.1 Un texte fondateur : Les Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme

 On commencrea par situer l'œuvre et son importance dans le contexte de l'histoire des idées. Essentiellement : dans le prolongement de la philosophie kantienne, et dans la mise en place du "paradigme romantique" en art.

Friedrich SCHILLER (1759-1805), poète et penseur, dramaturge, théoricien de l'esthétique. Auteur de poèmes philosophiques, de ballades, de récits. L'une de ces œuvres donne de l'auteur une image forte de poète de l'enthousiasme, de la liberté : l'Hymne à la joie, reprise par Beethoven dans la 9ème symphonie. Son premier drame Les Brigands (1781), connaît un succès considérable, comparable à celui du Werther. Orienté d'abord vers des études de théologie, les ordres d'un duc qui se pique de pédagogie l'écartent à 13 ans de cette voie. Karl Eugen, "despote prodigue et débauché" (selon l'Encyclopedia Universalis !), qui s'est mis en tête de devenir éducateur, l'inscrit dans son Académie militaire, institution destinée à former des fonctionnaires d'élite. On y pratique une pédagogie nouvelle, réduisant la part des humanités traditonnelles au profit des langues modernes, des sciences et de la philosophie. On s'y spécialise très tôt. Schiller choisira la voie de la médecine. La solidarité de l'âme et du corps demeurera l'un de ses credo philosophique. Il est nourrit de la psychologie de son temps, des philosophes empiristes anglais.

L'expérience est très décevante. Comme on veut lui interdire toute activité littéraire, Schiller doit fuir. C'est l'exil et la perte de toute sécurité matérielle. Le culte de la liberté, la haine du despotisme trouvent là sans doute d'autres raisons. Ils imprègnent profondément l'œuvre.

Depuis le temps de l'Académie, Schiller traverse une profonde crise. Elle est à l'image de toute une époque ébranlée par le monde nouveau ; le romantisme est une des expressions de cette "crise de civilisation". Schiller voit sa foi chrétienne ébranlée par le rationalisme, le déisme qui lui succède vacille à son tour, Schiller est en recherche d'une foi et d'une métaphysique.

La lecture de Kant doit être située dans ce contexte : "J'ai dû poser des bornes à la raison pour faire place à la foi". Il faudrait ici évoquer toute la philosophie kantienne ! Schiller en retient deux principes : la liberté, l'autonomie de la volonté ; et l'existence en l'homme d'un jugement particulier, le jugement de valeur esthétique, indépendant et irréductible. Une donnée capitale qu'il faut bien comprendre.

 

1.2. Le problème politique selon Schiller. Message central des Lettres

Les lettres ont été adressées et dédiées au duc Chrétien-Frédéric de Holstein-Augustenbourg, et parurent pour la première fois dans Les Heures de 1795. Réimprimées en 1801. Dans les Heures, la première lettre était précédée de cette épigraphe française : "Si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le conduit". J.J. Rousseau.

Une thèse générale : la beauté est le reflet, en ce monde sensible, de la liberté. (On peut y entendre aussi un écho platonicien). D'emblée, l'éducation esthétique est pensée dans une perpective politique globale. Schiller part de la Révolution française, qui a été selon lui un échec. Parce que l'humanité est divisée entre raison et instinct et que ces deux dimensions de l'homme total s'affrontent, la liberté ne peut s'épanouir. Le plaisir esthétique seul peut réconcilier l'esprit et les sens, et donner naissance à une société harmonieuse, équilibrée, juste, accomplie. Les artistes sont les meilleurs artisans du progrès politique, comme du progrès tout court. Schiller devient l'ami et l'allié de Goethe pour œuvrer au service de l'art et de la culture : il s'agit de purifier le goût, et de faire du théatre le "temple de la beauté".

Une précision essentielle : l'éducation esthétique n'est pas ici un "complément" éducatif, qui viendrait après les autres : il s'agit bien de dire - c'est le sens fort du titre - que seuls l'éducation esthétique, l'art, éduquent pleinement, totalement, que seuls ils sont capables d'accomplir le destin complet de l'homme, de le réaliser totalement dans toute sa richesse et sa nature ou essence.

 La thèse de Schiller s'appuie sur une conception de la beauté en bonne partie héritée de Platon

 

Etude et commentaire de la Lettre 3

Est-il bien pertinent de se tourner vers l'art quand le problème politique est si urgent ?

La réponse (par anticipation) de schiller se trouve dans la seconde Lettre. Laquelle se rermine par une première formulation de la thèse générale.

Etude et commentaire de la Lettre 2

  

1.3. Les principales thèses des Lettres

 Une première lecture des Lettres pour dégager ces thèses peut se centrer sur les passages suivants : Lettre II. Lettre V. Lettre VI. Lettres VIII et IX. Lettre XII. Lettres XIV et XV. Lettres XXIII, XXIV, XV.

Schiller voyait bien dans l'art le moyen d'une éducation pleinement politique ; c'est le thème central de ses Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme, à rapprocher de ce point de vue du texte de Herbert Marcuse La dimension esthétique, Paris, Le Seuil, 1979.

On peut donc considérer Les Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme (1795) comme le prototype du recours moderne à l'art comme accomplissement politique. "Pour résoudre pratiquement le problème politique, c'est la voie esthétique qu'il faut prendre, parce que c'est par la beauté qu'on arrive à la liberté" (Lettre II, fin).

 

a) Pourtant le monde moderne laisse bien peu de place à l'art ! les modernes ne sont pas des grecs ! Le point de départ de Schiller, c'est un tableau assombri de la société moderne et de l'homme moderne : utilitarisme ("le besoin règne", début de la Lettre I), progrès scientifique et technique qui laisse de moins en moins de place à l'art, humanité courbée sous le joug de la tyrannie, conflits politiques et guerres menaçantes, affaissement moral (voir le tableau de la société contemporaine que peint la Lettre V).

 

b) Sa conviction : la fonction de l'art est tout autre ; sa destination est de conduire l'humanité à une vie harmonieuse et libre, sur le plan individuel comme sur le plan collectif.

La référence théorique de la démarche est bien l'esthétique kantienne, que Schiller prolonge et déplace.

En effet, si Kant a posé l'indépendance de l'esthétique à l'égard de la morale, il a néanmoins maintenu un lien symbolique entre le beau et la moralité. Schiller veut lui donner un sens et une portée concrets.

 

c) Selon Schiller, le beau produit un effet directement moral. Pourquoi ? Parce que l'objet beau, harmonieux, régulier, rencontre un écho dans la nature même de l'homme et comble son besoin le plus élevé : le besoin d'unité, d'harmonie.

La Lettre VI décrit l'unité perdue, la nature humaine déchirée : comment (re)trouver l'unité et l'harmonie ?

 

d) Pour Kant, le plaisir esthétique est l'effet d'une libre association, un libre accord de nos facultés d'ordinaire séparées, voire opposées : entendement, raison, imagination. Pour Schiller, il s'agit de l'harmonie des deux aspects de la nature humaine, des deux pulsions entre lesquelles la nature humaine est divisée : la raison, "instinct" formel, et la sensibilité, instinct sensible. (Lire Lettres XII à XVI)

 

e) L'art et le sentiment esthétique nous disent que la nature humaine ne se réduit pas à l'antagonisme de ces deux pulsions, de ces deux impulsions. Il existe une troisième pulsion qui les réconcilie : la pulsion du jeu (Lettre XIV). C'est dans l'art et l'expérience esthétique qu'elle s'accomplit.

Dans le jeu, l'homme a une "intuition complète de son humanité" (Lettre XIV). Il s'agit d'un état de liberté : l'homme échappe à la servitude de la raison livrée à elle-même comme à celle de la sensibilité. Sa nature est pleinement réconciliée et libre.

 

f) Pour Schiller, homme des Lumières, le progrès de l'individu entraîne celui de l'humanité, de la collectivité. Et tout projet éducatif pour l'individu est un projet pour l'humanité, et réciproquement.

On peut dès lors résumer le projet et l'entreprise éducative de Schiller. L'art est déjà un état de liberté. Donnons lui toute sa place éducative, et le règne de la liberté s'étendra, de l'art à la morale et à la politique. L'état esthétique préfigure l'Etat politique garant de la liberté.

Ce que M. Jimenez traduit justement en ces termes : "L'autonomie esthétique joue donc un rôle essentiel. Grâce à elle, il devient possible de concevoir un Etat où la liberté, tout d'abord reconnue dans le domaine de l'art, s'étendrait à tous les autres domaines, celui des relations sociales et des relations morales…

L'initiation aux arts, à la musique, à la peinture, à la poésie favorise l'épanouissement de l'individu. Le rôle de l'Etat moderne est de développer les conditions qui permettent à tous de bénéficier du même privilège". (Qu'est-ce que l'esthétique, pp. 174/175)

 g) Cependant, Schiller n'ignore pas les obstacles. Il sait que l'époque moderne, son utilitarisme, son mécanisme, ses spécialisations parcellaires, le règne de ce que l'on appellera plus tard "la raison instrumentale", la soumission au principe de rendement, n'est guère favorable à l'harmonie humaine : il n'est bientôt plus "qu'un reflet de sa profession, de sa science" particulière. (voir la sixième lettre).

Mais l'enjeu de l'éducation esthétique est alors essentiel, plus que jamais. Là est la modernité de Schiller. Il considère que l'expérience esthétique et la création artistique autonome sont aussi facteur de transformation de la société.

 

Cette modernité trouve un prolongement contemporain dans la philosophie esthétique de Herbert Marcuse, dont l'ouvrage La dimension esthétique dégage le potentiel politique de l'art et de l'expérience esthétique.

Mais elle est aussi dévoyée dans le règne de "l'Etat esthétique" mis en place par les récentes "politiques culturelles". C'est du moins la thèse et les critiques développées par Christian Ruby (L'Etat esthétique. Essai sur l'instrumentalisation de la culture et des arts (éditions Labor, 2000) , Nouvelles Lettres sur l'éducation esthétique de l'humanité (éditions La Letre volée, 2005).