2. Le « tournant » esthétique

Schiller et Les Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme

Suivi d'une introduction aux thèses du romantisme

 Le cours précédent avait rappelé la suspicion originelle pesant sur l'art et ses fonctions éducatives et politiques. On ne pourrait toutefois pas comprendre la place qui est la sienne aujourd'hui sans considérer le profond renversement de la suspicion platonicienne, intervenu au cours du 18ème siècle, siècle qui vit « l'invention de l'esthétique » et la reconsidération du jugement esthétique – si l'on veut du « sentiment artistique » comme un « propre de l'homme », caractéristique de l'humanité en chaque homme, de façon universelle. Ce « tournant esthétique » doit beaucoup à la philosophie kantienne, et plus particulièremen tà un ouvrage capital, écrit à la fin du 18ème siècle : les « Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme » de Schiller. Ces « Lettres » et leur conception de l'art comme voie d'accès à la liberté politique marquent profondément nos conceptions. Elles sont présentes à l'arrière-plan de l'oeuvre de Malraux et de sa politique culturelle ; elles sont agissantes dans l'ouvrage de Marcuse, « La dimension esthétique », ouvrage d'inspiration nmarxiste cherchant dans l'art une voie de la révolution ; elles sont encore discutées aujourd'hui par Jacques Rancière (dans « Le partage du sensible ») ou très explicitement par Christian Ruby dans ses « Nouvelles Lettres sur l'éducation esthétique ». Elles ont annoncé la sacralisation romantique de l'art.

Introduction. La problématique politique de l'art

Voici comment l'éditeur et traducteur des Lettres sur éducation esthétique de l'homme (Robert Leroux, 1943) présente la première partie de l'ouvrage de Schiller, les 9 premières lettres : « Dans cette premièrepartie, schiller développe l'idée que le problème politique ne peut être résolu que par l'esthétique. L'Etat de la raison ne deviendra possible que lorsque les caractères des hommes auront été transformés par la beauté ».(p. 79)

Avant d'entrer dans l'étude de cette thèse, il est essentiel de bien en saisir la problématique.

Voici pour y aider quelques questions que nous soumettrons à la réflexion collective :

 1)L'art a-t-il une fonction politique ? Comment envisagez-vous les relations entre l'art et le politique ?

2) Si l'art a une portée, une efficience politique, comment l'expliquer ?

3) Quels sont selon vous les enjeux politiques de l'éducation artistique ?

4) Les pédagogues avancent que l'éducation artistique contribue à « l'éducation du citoyen » ? Qu'en pensez-vous ?

Pour poursuivre cette réflexion, on se reportera aux politiques culturelles et éducatives abordées pendant le cours, à leurs "objectifs" affichés : Le projet de l'Ecole de la république, Malraux, Lang...

 

Ce préambule réflexif n'avait d'autre ambition que de faire sentir la nécessité de bien clarifier les concepts si l'on veut avancer dans la réflexion. Nous allons à présent examiner comment Schiller justifie théoriquement sa thèse de l'esthétique comme « solution au problème politique ». Cela demande en tout premier lieu de dire en quoi consiste le problème politique.

 2.1 Un texte fondateur : Les Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme

 On commencrea par situer l'œuvre et son importance dans le contexte de l'histoire des idées. Essentiellement : dans le prolongement de la philosophie kantienne, et dans la mise en place du "paradigme romantique" en art.

Friedrich SCHILLER (1759-1805), poète et penseur, dramaturge, théoricien de l'esthétique. Auteur de poèmes philosophiques, de ballades, de récits. L'une de ces œuvres donne de l'auteur une image forte de poète de l'enthousiasme, de la liberté : l'Hymne à la joie, reprise par Beethoven dans la 9ème symphonie. Son premier drame Les Brigands (1781), connaît un succès considérable, comparable à celui du Werther. Orienté d'abord vers des études de théologie, les ordres d'un duc qui se pique de pédagogie l'écartent à 13 ans de cette voie. Karl Eugen, "despote prodigue et débauché" (selon l'Encyclopedia Universalis !), qui s'est mis en tête de devenir éducateur, l'inscrit dans son Académie militaire, institution destinée à former des fonctionnaires d'élite. On y pratique une pédagogie nouvelle, réduisant la part des humanités traditonnelles au profit des langues modernes, des sciences et de la philosophie. On s'y spécialise très tôt. Schiller choisira la voie de la médecine. La solidarité de l'âme et du corps demeurera l'un de ses credo philosophique. Il est nourrit de la psychologie de son temps, des philosophes empiristes anglais.

L'expérience est très décevante. Comme on veut lui interdire toute activité littéraire, Schiller doit fuir. C'est l'exil et la perte de toute sécurité matérielle. Le culte de la liberté, la haine du despotisme trouvent là sans doute d'autres raisons. Ils imprègnent profondément l'œuvre.

Depuis le temps de l'Académie, Schiller traverse une profonde crise. Elle est à l'image de toute une époque ébranlée par le monde nouveau ; le romantisme est une des expressions de cette "crise de civilisation". Schiller voit sa foi chrétienne ébranlée par le rationalisme, le déisme qui lui succède vacille à son tour, Schiller est en recherche d'une foi et d'une métaphysique.

La lecture de Kant doit être située dans ce contexte : "J'ai dû poser des bornes à la raison pour faire place à la foi". Il faudrait ici évoquer toute la philosophie kantienne ! Schiller en retient deux principes : la liberté, l'autonomie de la volonté ; et l'existence en l'homme d'un jugement particulier, le jugement de valeur esthétique, indépendant et irréductible. Une donnée capitale qu'il faut bien comprendre.

 

2.2. Le problème politique selon Schiller. Message central des Lettres

Les lettres ont été adressées et dédiées au duc Chrétien-Frédéric de Holstein-Augustenbourg, et parurent pour la première fois dans Les Heures de 1795. Réimprimées en 1801. Dans les Heures, la première lettre était précédée de cette épigraphe française : "Si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le conduit". J.J. Rousseau.

Une thèse générale : la beauté est le reflet, en ce monde sensible, de la liberté. (On peut y entendre aussi un écho platonicien). D'emblée, l'éducation esthétique est pensée dans une perpective politique globale. Schiller part de la Révolution française, qui a été selon lui un échec. Parce que l'humanité est divisée entre raison et instinct et que ces deux dimensions de l'homme total s'affrontent, la liberté ne peut s'épanouir. Le plaisir esthétique seul peut réconcilier l'esprit et les sens, et donner naissance à une société harmonieuse, équilibrée, juste, accomplie. Les artistes sont les meilleurs artisans du progrès politique, comme du progrès tout court. Schiller devient l'ami et l'allié de Goethe pour œuvrer au service de l'art et de la culture : il s'agit de purifier le goût, et de faire du théatre le "temple de la beauté".

Une précision essentielle : l'éducation esthétique n'est pas ici un "complément" éducatif, qui viendrait après les autres : il s'agit bien de dire - c'est le sens fort du titre - que seuls l'éducation esthétique, l'art, éduquent pleinement, totalement, que seuls ils sont capables d'accomplir le destin complet de l'homme, de le réaliser totalement dans toute sa richesse et sa nature ou essence.

 La thèse de Schiller s'appuie sur une conception de la beauté en bonne partie héritée de Platon

 

Etude et commentaire de la Lettre 3

Est-il bien pertinent de se tourner vers l'art quand le problème politique est si urgent ?

La réponse (par anticipation) de schiller se trouve dans la seconde Lettre. Laquelle se rermine par une première formulation de la thèse générale.

Etude et commentaire de la Lettre 2

  

2.3. Les principales thèses des Lettres

 Une première lecture des Lettres pour dégager ces thèses peut se centrer sur les passages suivants : Lettre II. Lettre V. Lettre VI. Lettres VIII et IX. Lettre XII. Lettres XIV et XV. Lettres XXIII, XXIV, XV.

Schiller voyait bien dans l'art le moyen d'une éducation pleinement politique ; c'est le thème central de ses Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme, à rapprocher de ce point de vue du texte de Herbert Marcuse La dimension esthétique, Paris, Le Seuil, 1979.

On peut donc considérer Les Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme (1795) comme le prototype du recours moderne à l'art comme accomplissement politique. "Pour résoudre pratiquement le problème politique, c'est la voie esthétique qu'il faut prendre, parce que c'est par la beauté qu'on arrive à la liberté" (Lettre II, fin).

 

a) Pourtant le monde moderne laisse bien peu de place à l'art ! les modernes ne sont pas des grecs ! Le point de départ de Schiller, c'est un tableau assombri de la société moderne et de l'homme moderne : utilitarisme ("le besoin règne", début de la Lettre I), progrès scientifique et technique qui laisse de moins en moins de place à l'art, humanité courbée sous le joug de la tyrannie, conflits politiques et guerres menaçantes, affaissement moral (voir le tableau de la société contemporaine que peint la Lettre V).

 

b) Sa conviction : la fonction de l'art est tout autre ; sa destination est de conduire l'humanité à une vie harmonieuse et libre, sur le plan individuel comme sur le plan collectif.

La référence théorique de la démarche est bien l'esthétique kantienne, que Schiller prolonge et déplace.

En effet, si Kant a posé l'indépendance de l'esthétique à l'égard de la morale, il a néanmoins maintenu un lien symbolique entre le beau et la moralité. Schiller veut lui donner un sens et une portée concrets.

 

c) Selon Schiller, le beau produit un effet directement moral. Pourquoi ? Parce que l'objet beau, harmonieux, régulier, rencontre un écho dans la nature même de l'homme et comble son besoin le plus élevé : le besoin d'unité, d'harmonie.

La Lettre VI décrit l'unité perdue, la nature humaine déchirée : comment (re)trouver l'unité et l'harmonie ?

 

d) Pour Kant, le plaisir esthétique est l'effet d'une libre association, un libre accord de nos facultés d'ordinaire séparées, voire opposées : entendement, raison, imagination. Pour Schiller, il s'agit de l'harmonie des deux aspects de la nature humaine, des deux pulsions entre lesquelles la nature humaine est divisée : la raison, "instinct" formel, et la sensibilité, instinct sensible. (Lire Lettres XII à XVI)

 

e) L'art et le sentiment esthétique nous disent que la nature humaine ne se réduit pas à l'antagonisme de ces deux pulsions, de ces deux impulsions. Il existe une troisième pulsion qui les réconcilie : la pulsion du jeu (Lettre XIV). C'est dans l'art et l'expérience esthétique qu'elle s'accomplit.

Dans le jeu, l'homme a une "intuition complète de son humanité" (Lettre XIV). Il s'agit d'un état de liberté : l'homme échappe à la servitude de la raison livrée à elle-même comme à celle de la sensibilité. Sa nature est pleinement réconciliée et libre.

 

f) Pour Schiller, homme des Lumières, le progrès de l'individu entraîne celui de l'humanité, de la collectivité. Et tout projet éducatif pour l'individu est un projet pour l'humanité, et réciproquement.

On peut dès lors résumer le projet et l'entreprise éducative de Schiller. L'art est déjà un état de liberté. Donnons lui toute sa place éducative, et le règne de la liberté s'étendra, de l'art à la morale et à la politique. L'état esthétique préfigure l'Etat politique garant de la liberté.

Ce que M. Jimenez traduit justement en ces termes : "L'autonomie esthétique joue donc un rôle essentiel. Grâce à elle, il devient possible de concevoir un Etat où la liberté, tout d'abord reconnue dans le domaine de l'art, s'étendrait à tous les autres domaines, celui des relations sociales et des relations morales…

L'initiation aux arts, à la musique, à la peinture, à la poésie favorise l'épanouissement de l'individu. Le rôle de l'Etat moderne est de développer les conditions qui permettent à tous de bénéficier du même privilège". (Qu'est-ce que l'esthétique, pp. 174/175)

 g) Cependant, Schiller n'ignore pas les obstacles. Il sait que l'époque moderne, son utilitarisme, son mécanisme, ses spécialisations parcellaires, le règne de ce que l'on appellera plus tard "la raison instrumentale", la soumission au principe de rendement, n'est guère favorable à l'harmonie humaine : il n'est bientôt plus "qu'un reflet de sa profession, de sa science" particulière. (voir la sixième lettre).

Mais l'enjeu de l'éducation esthétique est alors essentiel, plus que jamais. Là est la modernité de Schiller. Il considère que l'expérience esthétique et la création artistique autonome sont aussi facteur de transformation de la société.

 

Cette modernité trouve un prolongement contemporain dans la philosophie esthétique de Herbert Marcuse, dont l'ouvrage La dimension esthétique dégage le potentiel politique de l'art et de l'expérience esthétique.

Mais elle est aussi dévoyée dans le règne de "l'Etat esthétique" mis en place par les récentes "politiques culturelles". C'est du moins la thèse et les critiques développées par Christian Ruby (L'Etat esthétique. Essai sur l'instrumentalisation de la culture et des arts (éditions Labor, 2000) , Nouvelles Lettres sur l'éducation esthétique de l'humanité (éditions La Letre volée, 2005).

 2.4. De Schiller aux thèses romantiques

A bien des égards, les thèses de Schiller sont déjà du côté des thèses romantiques et de leur sacralisation de l'art. On pourra en juger en considérant les principales thèses du romantisme résumées ci-dessous. Elles poussent à ,son terme la logique de ce que nous avons appelé dans notre titre le « tournant esthétique ».

Présentation

Qu'est-ce que le romantisme, au sens philosophique du terme? Un mouvement esthético-littéraire, à prétention théorique, qui apparaît en Allemagne à la fin du 18ème siècle, autour des frères SCHLEGEL et de NOVALIS. Et bien sûr HOLDERLIN. Mais ce mouvement littéraire est très proche de l'idéalisme allemand, des philosophies spéculatives : SHELLING, HEGEL, particulièrement. Il s'agit de philosophies à ambition totalisante, elles veulent rendre compte de la totalité du réel à partir d'un principe unique.

L'interpénétration - souvent conflictuelle - de ce mouvement littéraire et de ces philosophies donne naissance à ce qu'on peut appeler le paradigme romantique : une façon de penser l'art, son sens, sa valeur, son rôle, sa mission largement dominant dans le monde moderne. La modernité esthétique depuis BAUDELAIRE jusqu'aux avant-gardes contemporaines en est tributaire. Ce paradigme succède au modèle classique, qui appartient pour nous à un autre monde. Son importance tient au règne quasi-exclusif, presque sans partage, qu'il a exercé et exerce encore sur la pensée et la production artistiques modernes.

Point capital : "le romantisme est le fondement de l'esthétique au sens actuel de ce terme" (M. Sherringham). Ce n'est pas un modèle univoque. C'est même dès l'origine "un modèle éclaté" (Sherringham) Mais "derrière les oppositions et les contradictions réelles, se révèlent une unité et une identité structurelles indéniables. C'est cette forme unique qu'on peut appeler "romantisme" pour autant qu'elle naît au même moment que le mouvement littéraire et théorique qui porte traditionnellement ce nom" (Sherringham, p.224)

Un exemple contemporain inscrit dans le paradigme romantique/spéculatif : KANDINSKY, Du spirituel dans l'art. Kandinsky n'est proposé ici que comme exemple significatif, mais d'autres artistes auraient pu tout aussi bien être convoqués : l'œuvre de Paul KLEE et sa Théorie de l'art moderne, par exemple (Que signifie une formule comme celle-ci : l'art ne reproduit pas le visible, il rend visible ?) ; MALEVITCH et le suprématisme (Cf. La lumière et la couleur, in Dossier Plotin, Presses Pocket, pp. 217/218); André BRETON et le surréalisme, etc.

Les traits fondamentaux

1) L'œuvre d'art est le lieu du sens, de la manifestation et de l'accomplissement du sens. Toute œuvre "fait signe vers", montre au-delà de ce qu'elle dit et donne à voir. L'œuvre d'art doit être interprétée : elle relève de l'herméneutique. Les esthétiques modernes, de HEGEL (l'esprit d'un peuple, les idées les plus hautes auxquelles une civilisation peut accéder) à la psychanalyse, en passant par SCHOPENHAUER et NIETZSCHE sont des herméneutiques

2) L'art est expression de l'absolu et révélation de la vérité. Le propre du romantisme est bien d'élever l'art à l'absolu, de lui confier la mission la plus haute, de le mettre en relation avec la question fondamentale de la philosophie, celle de l'être et de la vérité. L'art et ses oeuvres ont une portée, une mission métaphysique, ontologique, celle-là même que la philosophie critique avait interdite. Le romantisme est une tentative de confier à l'art ce que le criticisme interdisait : la connaissance de l'ultime.

Qu'avait en effet établi la Critique de la raison pure (1781) ? Que les choses nous sont nécessairement données dans les formes de l'espace et du temps. Que la connaissance n'est possible que par l'union de l'intuition sensible et du concept. La connaissance scientifique est donc fondée dans sa nécessité et son universalité, mais elle ne porte que sur les phénomènes : il n'y a de science que du donné sensible, que des phénomènes. Ce qui est "derrière" le phénomène, le support non phénoménal du phénomène, la chose en soi, ne peut être connu. Marc Sherringham : "La certitude de la science est donc totale dans le domaine du phénomène, mais elle n'atteint pas la chose en soi, c'est-à-dire l'essence ou la réalité fondamentale du monde" ( p. 250), la réalité ultime.

D'une façon générale, le romantisme prétend confier à l'art la mission de saisir l'essence du monde que la science est incapable d'exprimer. Il prend la relève de la métaphysique après KANT.

"Est romantique toute position considérant que l'art permet de connaître l'essence du monde, tandis que la science ne peut en saisir que le phénomène où l'apparence" (Sherringham, p.251). Expl SCHOPENHAUER : "Nous pouvons par conséquent définir l'art : la contemplation des choses, indépendante du principe de raison" (Le Monde comme volonté et comme représentation, livre III, par. 36).

3) Tout romantisme procède à la sacralisation de l'art. D'une façon où d'une autre, l'art vient prendre la place de la religion : "Il s'agit d'en faire la nouvelle religion ou la nouvelle mythologie qu'attend l'époque moderne après l'éloignement des dieux grecs et l'affaiblissement du Dieu chrétien" (Scherringham, p.242). Lorsqu'il n'est pas sacralisé, l'art est au moins sécularisé. On lui attribue des tâches temporelles, mais décisives : éducatives (SCHILLER), sociales et politiques (HEIDEGGER, NIETZSCHE). Sacralisation et sécularisation peuvent d'ailleurs aller de pair au sein d'une même esthétique (cf M. Jimenez, Qu'est-ce que l'esthétique ? pp. 167/168).

"L'art, nous dit-on, est une connaissance extatique, la révélation des vérités ultimes, inacessibles aux activités cognitives profanes; ou : il est une expérience transcendantale qui fonde l'être-au-monde de l'homme; ou encore : il est la présentation de l'irreprésentable, de l'évènement de l'être; - et ainsi de suite. La thèse, sous toutes ses formes ou formulations, des plus profondes aux plus triviales, implique une sacralisation de l'art, opposé, en tant que savoir d'ordre ontologique, aux autres activités humaines considérées comme aliénées, déficientes ou inauthentiques" (Jean-Marie Schaeffer, L'art de l'âge moderne, Gallimard, 1992.)

On comprend dès lors que la sacralisation de l'art a une fonction de compensation.

Le romantisme recouvre en effet une double crise spirituelle. Celle des fondements religieux de la réalité humaine, et celle des fondements transcendants de la philosophie (Schaeffer). Le romantisme correspond à l'expérience d'un monde désenchanté, le monde de la science, le monde débarrassé de ses dieux. Mais c'est aussi un monde éclaté, et un monde qui a perdu sa légitimation (comme sont des herméneutiques œuvre divine).

D'où ce que Schaeffer appelle le syndrome romantique. Il est double :

- "expérience d'une désorientation liée à la différenciation de plus en plus poussée des diverses sphères de la vie sociale";

- "nostalgie irrépressible d'une (ré)intégration harmonieuse et organique de tous les aspects de cette réalité vécue comme discordante et dispersée" (p. 20), de l'unité perdue.

L'aspect philosophique de cette crise est dans le prolongement de la philosophie des Lumières et du criticisme. Kant a démantelé la métaphysique, ruiné ses prétentions. Les romantiques sont contraints d'en prendre acte : impossible pour la philosophie d'accéder à l'absolu.

"Mais (les romantiques) proposent une solution de rechange, qui n'est autre que la théorie spéculative de l'Art : la poésie - et plus généralement l'Art - remplacera le discours philosophique défaillant" (Schaeffer, p. 19).

On notera au passage avec Schaeffer que "la révolution romantique a été fondamentalement conservatrice puisqu'elle a consisté pour l'essentiel dans la tentative d'inverser le mouvement des Lumières vers une laïcisation de la pensée philosophique et culturelle" (Idem).

Sur le plan philosophique, le romantisme était une tentative de contourner la philosophie de la finitude radicale qu'est le criticisme (Cf. Schaeffer, p.20/24).

Deux autres thèses complémentaires doivent être signalées.

4) Le romantisme affirme qu'il y a une essence de l'Art : pas seulement des objets d'art, des oeuvres singulières, mais bien une essence interne. Toute œuvre authentique participe de sa quête, de son déploiement. Toute œuvre manifeste l'essence de l'Art. Toute œuvre d'art pose la question de l'essence de l'art. Au point que dans les arts plastiques la quête essentialiste a fini par absorber toute la finalité de l'art. Toute œuvre y est conçue et perçue comme une tentative de répondre à la question : qu'est-ce que l'art ? DUCHAMP et l'art conceptuel sont bien à cet égard dans le paradigme romantique. Comme KANDINSKY.

5) La quête essentialiste enfin conduit à une conception historiciste de l'évolution de l'art. L'histoire de l'art serait celle du progrès accompli vers une expression de plus en plus pure de l'essence de l'art. HEGEL, bien sûr. Mais aussi toute la conception dominante de l'histoire de l'art moderne. Elle trouve sa formulation la plus achevée et la plus répandue chez Clément GREENBERG (Cf. Art et culture, éd. Macula, p.12/13). Schaeffer voit dans "le cul-de-sac minimaliste auquel ont abouti certains secteurs des arts plastiques" sa conséquence.