3.1. L'invention de la « politique culturelle » L’ère Malraux

Ou la culture contre l'éducation

 

Cette partie et la suivante s'appuie essentiellement sur l'ouvrage de Philippe Urfalino, L'invention de la politique culturelle, Hachette littératures, 2004. On y renverra pour tout approfondissement.

 De quoi s'agit-il ? D'abord de mettre en perspective historique, politique et philosophique une relation de l'Etat à l'art et à la culture, une conception de la fonction de l'Etat à l'égatd de l'art et de la culture mises en place à la fin des années cinquante sous le ministère culturel d'André Malraux. Ensuite d'interroger les significarions, les enjeux et les conséquences, poiur l'art et la culture dans la cité et dans l'école de ce que P. Urfalino a appelé « l'invention de la politique culturelle ». L'ère Malraux constitue la première étape – uine étape durablement de référence – du processus de ce qu'on peut regarder comme le développement d'une politique des arts.

3.1.1. Spécificité de la politique culturelle française (p. 8) :

- le poids de la tradition monarchique : forte implication de l'Etat dans la vie des arts

- triple centralisation : administrative, politique et culturelle de la société française

- place éminente et récurrente des arts dans l'identité nationale et l'orgueil français

 

3. 1. 2. L'invention de la " politique culturelle ", Malraux, 1959 (p. 10) :

-un projet à la fois social

-esthétique

-et réformateur

-nourri par une opposition à l'idée d'institution

" La notion de politique culturelle a pour référent un moment de convergence et de cohérence entre, d'une part, des représentations du rôle que l'Etat peut faire jouer à l'art et à la " culture " à l'égard de la société, et, d'autre part, l'organisation d'une action publique " (Philippe Urfalino, L'invention de la politique culturelle, Hachette littératuresp.14/14).

" C'est cette formule qui est aujourd'hui épuisée " (Ibid., p. 10).

 

3.1.3. Trois problématisations ou philosophies de la politique culturelle de 1959 à aujourd'hui

-" L'action culturelle avec André Malraux

-" Le développement culturel " avec Jacques Duhamel

-" Le vitalisme culturel " avec Jack Lang

 

3.1.4. La philosophie de Malraux et les leçons de Schiller. Le rôle social de l'art (p. 19) :

-la connaissance et la raison sont incapables de rassembler les hommes et de suppléer à la religion perdue

-il y a en tout homme une part organique de " passions ", l'attrait exercé par la violence et le sexe, qu'exploitent pour en tirer profit les " machines à rêves ", fruits du machinisme et du capitalisme

" Seul l'art, touchant le cœur et les sentiments, peut rassembler ".

3.1.5. La figure de l'Etat instituteur du social (p. 21) :

-prétention à créer de nouveaux liens sociaux

-centralisation comme moteur de l'égalisation

-souci de substituer une culture de l'universel à " l'esprit de province "

 

3.1.6. L'idéal de démocratisation culturelle, d'égalité culturelle (p. 35)

-il reprend, partage l'idéal de l'éducation populaire

-souci de lutter contre l'inégalité d'accès à la culture

-confiance en l'universalité et la validité intrinsèque de la culture

-croyance en l'autonomie de l'action culturelle : il est possible de progresser vers une démocratisation culturelle indépendamment de la lutte politique

 

Mais la démocratisation culturelle passe selon Malraux " non pas par une éducation spécifiquement culturelle ou par l'apprentissage des pratiques artistiques, mais par une mise en présence de l'art, des œuvres comme des artistes, et des publics qui n'avaient pas l'habitude d'une telle rencontre " (Philippe Urfalino, L'invention de la politique culturelle, Hachette littératuresp. 36).

-rejet du didactisme comme de l'amateurisme. Rejet de toute médiation ou pédagogie

 

3.1.7. La culture contre l'éducation ! Pourquoi ? . Philosophie de l'Etat esthétique.

" L'opposition à l'idée d'éducation en général et à l'Education nationale en particulier est essentielle à la compréhension de la philosophie de l'Etat esthétique "

-Etat dynamique, état éthique, état esthétique selon Schiller (cf. Citation début ch. 2 p. 39)

-" Il existe un domaine essentiel qui n'est ni enseignement, ni divertissement, ni création artistique ". Gaëtan Picon, cité par Philippe Urfalino, L'invention de la politique culturelle, pp. 42/43)

-Le problème de la politique culturelle n'est celui de l'administration des loisirs. Cf. discours de Malraux 9 novembre 1963, cité p. 45).

Toutefois, " plus que la défiance à l'égard d'u culte des loisirs, simple véhicule, c'est l'opposition à l'éducation et aux institutions éducatives ou académiques qui oriente " cette conception de l'action culturelle.

-" La connaissance est à l'Université ; l'amour, peut-être, est à nous ". Malraux, discours au Sénat 8 décembre 1959. Texte cité p. 46. " La culture ce n'est pas connaître mais aimer, et, par cet amour, la culture manifeste et permet une communion " (p. 46)

-Pour G. Picon, la différence est d'un autre ordre, temporel : la connaissance - donc l'enseignement, l'école, l'université - est toujours au passé, héritage, mémoire ; la culture toujours au présent, vivante : présence. La culture " se distingue du savoir ou de la connaissance comme le passé du présent et de la " présence ", l'achevé de l'inachevé. En cela elle participe du style d'une époque et s'identifie au mouvement de la création des œuvres " (46/47).

-Du côté de la culture, non pas des apprentissages, mais la cérémonie : " Dans les maisons de la culture, il s'agit d'une manifestation, non d'une " cérémonie ". Cette présence est indissociablement coprésence, participation à une collectivité " (47).

-Du côté de l'enseignement : le sens achevé. " On ne peut enseigner que ce qui est achevé et finalement, mort. A l'inverse, ce qui est inachevé ne peut être enseigné parce que le sens n'en a pas encore été fixé par le terme de son accomplissement ". Cf. Picon texte La culture et l'Etat, cit.. p 47.

-La référence explicite de Picon (comme Nietzsche) à Goethe : " Je déteste tout ce qui ne fait que m'instruire sans m'animer directement ".

-La révélation contre la progression pédagogique : " La progression pédagogique fragmente par étapes successives adaptées au niveau de l'élève ce que l'action culturelle doit au contraire révéler d'un coup " (48). Le partage de la culture doit éviter le détour de la pédagogie, de la vulgarisation ou de toute autre forme de médiation (p. 83).

-La cible, la grande faculté invoquée, c'est la sensibilité. Seule elle permet une communion dont ni raison ni savoir ne peuvent être les supports. Cf. note 2 p. 49. Elle est la plus haute forme de la compréhension parce que l'inachevé ne peut être que " senti " et exige participation plutôt que distance et maîtrise. Ici, l'acte pédagogique manque son objet par nature. " On n'éduque pas un homme désireux de se cultiver ", écrit Pierre Moinot dans L'action culturelle, " on le confronte d'un seul coup et à ses risques avec les formes les plus hautes de la culture " (cité p. 88). La " curiosité sensible " diffère de la curiosité intelectuelle

-Le savoir divise, l'émotion et l'imaginaire rassemblent.

-La culture est communion à travers des expériences universelles : la vie, la mort, l'amour…

-D'une certaine façon, le partage de la culture est plus important que la culture même, ou du moins lui est essentiel.

-Ce qui est visé, ce n'est pas " la culture pour tous ", mais " la culture pour chacun " : une relation individuelle à une culture universelle. Le choc esthétique personnel de la confrontation avec l'œuvre est indissociable de la participation à la communauté. " Le discours sur l'action culturelle est presque toujours empreint d'une nostalgie de la communauté et d'une crainte de l'anomie sociale " (p. 180).

NB. Ici, l'opposition à l'éducation ne relève pas d'une idéologie de la créativité et de l'expression ; celle-ci ne viendra qu'après 1968.

 

3.1.8. La haute culture contre le divertissement

-Qu'est-ce qu'être libre ? Pouvoir échapper à sa pente naturelle répond G. Picon . Cf. Texte, Philippe Urfalino, L'invention de la politique culturelle, p. 56. C'est donc la capacité de choisir la part la plus élevée de soi-même.

-C'est pourquoi l'Etat doit choisir la haute culture contre le divertissement.