B. Individu et individualisme. Fondation philosophique et enjeux


Introduction


Que retenir de nos premières incursions dans le champ du « développement personnel » (voir l'introduction), puis de notre enquête sur la place de la personne, de la formation de la personne dans le champ de l'éducation et de la formation (première partie) ?


1) D'abord qu'y sont en jeu des notions, des concepts et des valeurs absolument centraux dans notre identité et nos problèmes d'hommes « modernes » (ou postmodernes), des notions au coeur donc de la « modernité » : individu, sujet, subjectivité, autonomie... Ces notions, pour l'essentiel, ont à voir avec ce qu'on appelle l'individualisme, au sens précis et philosophique de ce terme.


Précisons donc bien ce qu'il faut entendre par individualisme. Sa signification est bien dans ce qu'écrit Alain Renaut à la première page de L'individu :


« Sous bien des rapports, c'est à travers l'affirmation de l'individu comme principe et comme valeur (si l'on veut : l'individualisme), que le dispositif culturel, intellectuel, et philosophique de la modernité se peut à la fois caractériser dans sa plus certaine originalité et interroger dans quelques-unes de ses plus redoutables énigmes » Alain Renaut, L'individu. Réflexions sur la philosophie du sujet, p.3.


Qu'y a-t-il fondamentalement derrière, sous, au fondement de cette notion de développement personnel ? De toute évidence la notion d'individu, au sens moderne du terme, l'individu comme « principe et valeur ». Le développement personnel est rigoureusement impensable sans cela.


2) Ce n'est pas tout. Que voulons-nous dire quand nous disons qu'il appartient à chacun de « conduire sa vie », « d'accomplir sa vie » ? Autant d'expressions à la fois fortes et banales qui seraient rigoureusement impensables sans la conception de l'individu comme liberté, autonomie, subjectivité. Comme principe et valeur. Mais il y a plus : la thématique du « développement personnel » est en relation avec quelques chose comme la responsabilité de l'individu dans l'accomplissement et le sens de sa vie, de sa plénitude, de sa « réussite ».


Dans l'ouvrage capital qu'il consacre à la formation de l'identité moderne, Charles Taylor y voit un trait central de l'individualisme moderne :


« En plus de nos notions de justice, de respect de la vie d'autrui, de son bien-être et de sa dignité, ainsi que des problèmes qu'elles posent, je me propose d'examiner la conception que nous nous faisons de ce qui fonde notre dignité et d'aborder la question de ce qui confère à notre vie son sens ou sa plénitude. On pourrait classer de telles questions parmi les questions morales au sens le lus large, mais certaines portent trop sur ce qui nous concerne en propre, elles ont trop à voir avec nos idéaux, pour se ranger parmi les problèmes moraux dans le lexique de la plupart des gens. Elles concernent plutôt ce qui fait que la vie vaut d'être vécue.

Ce qu'elles ont en commun avec les problèmes moraux, et qui justifient le terme vague de « spirituel », c'est qu'elles impliquent toutes ce que j'ai appelé ailleurs une « évaluation forte » : c'es-à-dire qu'elles impliquent des distinctions entre le bien et le mal, entre le meilleur et le pire, entre le supérieur et l'inférieur, dont la validité ne repose pas sur nos propres désirs, inclinations ou choix, mais qui, au contraire, demeurent indépendantes de ceux-ci et proposent des normes en fonction desquelles on peut les juger ».

Charles Taylor, Les sources du moi. La formation de l'identité moderne (1989), Paris, Seuil, 1998 (traduction française), pp. 16/17.


3) Un trait marqué et problématique de ce souci de l'accomplissement de la vie, de sa vie doit être souligné. Il prend deux directions : le souci de l'accomplissement de soi (de sa vie) se développe dans une dimension d'intériorité, mais aussi d'extériorité. Il est à la fois tourné vers des sources spirituelles intérieures, intimes, et vers la recherche des « compétences », des capacités à agir dans et sur le monde, des « talents ». Comme si des deux modèles éducatifs qu'opposait Durkheim, le modèle chrétien tout entier tourné vers l'action en profondeur sur la personne, et du modèle antique de la culture de « talents » séparés, ce dernier, après avoir été supplanté, faisait retour.


NB : La notion si répandue et si ambigüe de « compétence », en dépit de sa recherche de scientificité et de notabilité ne pourrait-elle pas être examinée sous cet angle ?


4) Il faut enfin retenir un dernier point décisif pour notre réflexion : cet individualisme au coeur de la modernité est aujourd'hui en crise.


Christiane Gohier (cf première partie) propose de comprendre cette crise sous le thème de « l'homme fragmenté » et d'en tirer les conséquences pour la tâche éducative.


La place qu'occupe aujourd'hui le thème et les pratiques du « développement personnel » en est l'une des manifestations.


Ainsi, comme l'écrit C. Taylor, pour beaucoup de gens, « une difficulté surgit du problème qu'implique la tentative de rendre la vie humaine digne d'être vécue ou de ce qui donne un sens à leus vies personnelles. La plupart d'entre nous en sommes encore à chercher des réponses. Il s'agit là d'un problème typiquement moderne... » (Op. Cit., p. 34). L'auteur des Sources du moi se donne alors popur tâche de « dire quelque chose des engagements provisoires, hésitants et confus sur lesquels nous, modernes, prenons appui effectivement.


Tout cela a profondément à voir avec ce que Charles Taylor appelle le « malaise de la modernité » et auquel il a consacréun petit ouvrage dont on conseillera vivement la lecture (Charles Taylor, Le malaise de la modernité, éditions du Cerf, 1994).


Ce chapitre du cours sera donc consacré à la nécessaire étude des fondements philosophiques de l'individualisme moderne, de ses enjeux et de ses débats. Nous le ferons à partir des textes d'Alain Renaut, de Charles Taylor et de quelques autres. Nous verrons comment ce détour philosophique éclaire les problématiques du développement personnel, et comment il nous prépare à en engager une analyse mieux armée.