4.1. Bref historique du dessin enfantin

Du dessin à l’expression et à la création



1. Mise en perspective. De la Révolution aux années 1880

On s'appuyera ci-dessous sur l'étude de Jocelyne Beguery : " Le dessin : vers un problématique enseignement artistique ", in Daniel Denis et Pierre Kahn, L'école républicaine et la question des savoirs. Enquête au cœur du Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, CNRS éditions, 2003.

L'affrontement dessin linéaire (ou géométrique)/dessin d'art devient très sensible à partir des années 1860. De cet affrontement naîtra le dessin comme discipline scolaire dans l'école populaire.

Pour la tradition, le dessin du fait de ses rapports avec l'art était l'apanage des classes supérieures et de l'enseignement secondaire. Dans le primaire, le dessin (linéaire) sera dans un premier temps enseigné comme une langue rationnelle et universelle.

Les enjeux de l'affrontement dessin/linéaire/dessin d'art sont théoriques : rapport du dessin à l'art, à la science et à l'apprentissage professionnel, mais aussi sociaux : à quelle fins le dessin ? Fin utilitaire (former des ouvriers), fin libérale (l'accès de tous à l'esthétique), fin disciplinaire ? Et pour qui cet enseignement ?

" Sous l'Ancien Régime et jusqu'au début du XIXe siècle, le dessin était un instrument de formation, de contrôle social et politique, artisanal et corporatif " (p. 225).

La Révolution avait déjà projeter de faire du dessin géométrique l'un des objets de l'instruction primaire : un enseignement utile, en rapport avec la géométrie et l'arpentage, utile aux arts et métiers et à l'industrie.

Le rapport Francœur à la Société pour l'instruction élémentaire en 1818 présente le premier essai d'organisation méthodique.

Le dessin linéaire se répand d'abord dans les écoles mutuelles. Puis la méthode se développe pendant la Restauration chez les Frères des écoles chrétiennes .

" Dès les débuts de son enseignement, le dessin linéaire à quelque chose d'une méthode universelle, particulièrement bien venue aux prémices de l'école. Moyen de communication rationnel, il moralise et instruit. Il inculque des valeurs morales et esthétiques, apprend l'ordre, la discipline, la maîtrise du corps mais prétend aussi au sens du beau à travers l'éducation du goût, un goût néo-classique. Il donne compétences graphiques et habiletés manuelles, développant l'œil mais surtout l'esprit, au sens de la faculté de juger " (p. 223).

De même, " c'est en tant que susceptible de former des citoyens habiles aussi bien que des citoyens lucides que l'enseignement du dessin est au rendez-vous de la loi Guizot. Il ne rentre pas à l'école dans la préoccupation de susciter de futures vocations d'artistes, bien au contraire, ni même de développer chez tous imagination et créativité : perspective totalement anachronique pour l'époque " (Idem).

Les années qui suivent la loi Guizot voit cet enseignement consolidé par la législation et la normalisation des pratiques.

Les années 1850 ouvrent une autre période : l'essor des arts industriels, l'effervescence des expositions universelles, la remise en cause du modèle géométrique suscitent un renouvellement de la problématique et des débats.

Grande influence des expositions universelles, et particulièrement de celle de Londres en 1851. Elle amena de nombreux écrits, la création d'institutions comme le South Kesington Museum, la confrontation des dessins d'enfants de différents pays : des dessins très figés et rigides en France, comparés à l'Angleterre ou à l'Allemagne.

Le chef de file de la réaction au modèle géométrique est le philosophe Félix Ravaisson ; elle est menée au nom de l'art contre la " scientificité " du dessin et de son rapport à la géométrie et à la science défendus par Eugène Guillaume ou Jules Pillet.

Un arrêté de juin 1853 nomme alors une commission chargée de rééorganisée l'enseignement du dessin. Elle est composée d'artistes réputés : Delacroix, Ingres, Messonier, Flandrin, et présidée par Ravaisson. La commission manifeste son inquiétude face à l'hégémonie du dessin linéaire. Toutefois, si un nouveau programme est mis en place pour le lycée, rien ne change dans les écoles primaires et les écoles normales.

A la suite de la fondation de l'Union centrale des beaux-arts appliqués à l'industrie, et après la première exposition en 1865, le sculpteur Eugène Guillaume publie un document important où il prône le retour au dessin linéaire et son extension à tous les niveaux d'enseignement.

Après l'exposition de 1878, le constat des progrès faits à l'étranger, un arrêté ministériel entérine ce retour.

" Dans les années 1880, le dessin géométrique finalement triompheRendu obligatoire en 1890, il s'installe dans l'école jusqu'à la réforme de 1909 " (p. 226).

Mais la réforme de 1909 et l'adoption de la méthode intuitive de Gaston Quénioux tourneront la page. " Le dessin géométrique disparaît définitivement de la scène scolaire et laisse la place à une conception nouvelle plus spécifiquement pédagogique, sécrétée par l'école publique, laïque et obligatoire : s'installe pour longtemps cette fois une certaine vision du dessin à l'école, en la circonstance qualifiée de méthode intuitive. Les programmes de 1909 ont été valables jusqu'après 1945 malgré les évolutions pédagogiques qui sont allées dans le sens d'une prise en compte progressive du dessin d'enfant, de la créativité enfantine et de l'art contemporain " (p. 227).

 

2. Le face-à-face Guillaume/Ravaisson. Le sens d'un débat

Le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson dans l'évolution de ses trois éditions a enregistré ce débat. L'édition de 1911 (la troisième), celle de la réforme qui tourne la page du dessin géométrique en donne une vue d'ensemble.

Un débat où se joue la définition de l'art : une conception de l'art identifié à la science, à la rationalité, identifiant l'espace à l'étendue géométrique d'un côté, une conception de l'art conçu comme relevant d'un autre ordre : sentiment, sentir, intuition.

Un débat où se joue la conception politique de l'éducation et de l'instruction : Ou bien l'instruction par la raison . Ou bien l'éducation par l'art, éducation d'un jugement spécifique, le goût, le jugement esthétique ; une éducation esthétique (aesthesis) parce que sensitive. Ou bien une éducation technicienne, " voire techniciste ou l'art est instrumentalisé et mis au service des métiers et de l'industrie " (p. 230) . Ou bien une éducation humaniste et citoyenne " où l'art envisagé en lui-même a quelque chance de rencontrer les valeurs de la liberté ".

Ou bien un privilège des finalités éducatives et professionnelles (modèle de l'enseignement primaire) . Ou bien le dessin comme " élément de culture " dans une perspective libérale (modèle de l'enseignement secondaire).

Un débat sur l'idée même de " raison " et de rationalité : Du côté du dessin géométrique comme discipline pour l'école publique de Jules Ferry, " une école ordonnée à l'éveil des facultés physiques, intellectuelles et morales de l'enfance populaire, et dont le projet a pour clef de voûte le triomphe de la rationalité scientifique " (p. 234). Du côté de la défense d'une éducation artistique sui generis, " d'une saisie de l'art comme puissance d'engendrer…, la raison comme ordre et sens, principe organisateur de toute chose ", et donc clé de l'éveil et de l'éducation des facultés.

Mais ce débat est bien un débat interne à la " modernité ", il oppose deux conceptions engagées dans la " rénovation " pédagogique.

3. Pourquoi, dans un premier temps, le succès de la méthode Guillaume ?

C'est une vraie méthode au sens de l'instruction élémentaire :

" C'est une science qui a sa méthode dont les principes s'enchaînent rigoureusement et qui, dans s es applications variées, donne des résultats d'une incontestable certitude ", lit-on dans la première édition du Dictionnaire.

Elle est décomposable en unités simples. Le dessin s'enseigne par principes et raisons. " Hors d'une méthodique progressivité pédagogique comme tout autre savoir, le dessin n'aurait pas sa place à l'école " (p. 236).

Le dessin y est conçu comme une langue, un langage universel

Ce dessin là est utile et " sert la nation ", délivre des connaissances " en vue des usages de la vie "

Il faut dit Guillaume " le faire servir à l'éducation de la nation, parce qu'il y a aujourd'hui dans tout le monde civilisé, avènement du dessin, comme de la science de l'éducation ".

Ce dessin là " est le meilleur moyen de discipliner les esprits " écrit Guillaume. Lequel ajoute : " Par là on apaise la crainte souvent manifesté de susciter chez l'ouvrier, les aspirations de l'artiste… "

Voilà donc pourquoi la méthode Guillaume a pu devenir à partir de 1880 et pendant 30 ans la méthode officielle de toutes les écoles de France : elle prenait place dans le projet de l'école comme projet d'instruction/moralisation.

" Le dessin fait partie du projet d'inculcation-moralisation des masses que Jules Ferry n'entendait pas sacrifier à la mission traditionnelle de transmission des connaissances instrumentales. Mais à travers un tel aveu de domestication des enfants des couches populaires ou, à tout le moins, de conservation sociale, n'est-il pas fait un sérieux accroc à l'idéal d'une école d'éducation libérale qui, ordonné à l'éveil de toutes les facultés de l'enfance populaire, ne devrait pas contrevenir au droit à l'excellence ? " (p. 236).

 4. Ravaisson : un plaidoyer pour un enseignement de l'art

A la " démocratie par le bas " (l'égalitarisme) de la méthode Guillaume, Félix Ravaisson oppose " l'émancipation par le haut - en l'occurrence l'art " (p. 238).

" Fidèle aux mêmes principes d'une instruction publique naissante et à ceux d'une éducation libérale, la théorie de Ravaisson emprunte une démarche inverse, une défense par le haut des vertus émancipatrices de l'éducation artistique… L'étude du dessin a pour fonction… de mettre l'élève en présence de ce qui dans l'art le dépasse infiniment. L'admiration est au principe de cette éducation libérale " (p. 239).

C'est dans l'article " Art " du dictionnaire de Buisson que Ravaisson développe sa conception des enjeux d'un enseignement artistique :

Volonté d'une éducation générale du goût, d'un accès de tous à la beauté

Refus que l'enseignement moderne cède à l'utilitarisme

L'esthétique comme clé de la " motivation ", de l'intérêt des élèves. " La beauté est le mot de l'éducation ", affirme-t-il. L'appel de la beauté fera aimer ce qu'il s'agit d'apprendre. C'est bien " le contraire d'une pédagogie de l'attrait comme d'une morale utilitariste. Seul l'idéal aimante le désir de l'élève " (p. 240)

La saisie de la beauté est l'affaire de l'intuition : "Le sentiment ou l'intuition fait la spécificité de cette connaissance particulière que procure l'art. " Le point de vue esthétique relève d'un principe autre que le nombre et l'étendue ", autre que celui de la science donc, celui de la finalité et de la qualité. La science elle-même ne peut ignorer cet autre ordre ; le mécanisme ne suffit pas à la vérité scientifique. En dernier ressort, " c'est l'idéal qui dévoile le réel, et le beau qui fait trouver le vrai " (p. 241).

Ce qui est à l'œuvre dans l'art et l'œuvre d'art, c'est la puissance créatrice elle-même : " En dernier ressort, ce que l'art imite, c'est ce principe organisateur que possède l'inventeur lui-même, une puissance d'engendrer, et non de simples formes… L'intelligibilité, la simplicité n'est pas dans l'élémentaire mais dans la forme, l'idée . C'est pourquoi il faut partir de ce qui a le plus de sens, la figure humaine. Il faut, pour chercher le principe de l'unité, chercher le mouvement, la ligne flexueuse, l'axe générateur de tout objet " (p. 241).

Au total, " une éducation par le haut, par le grand (to hypsos), celle dont parlait effectivement Longin au Ier siècle de notre ère dans son traité "Du Sublime"" (p. 242).

 

5. La réforme et la méthode intuitive. Sous le signe de Rousseau

Le déclin de la méthode Guillaume est survenu d'abord de l'étranger : Angleterre, Allemagne. Une campagne s'élevant contre le sacrifice de la culture esthétique à la culture intellectuelle a lieu en Amérique et en Prusse.

La réforme inspirée de Quénioux (la méthode intuitive) est placée par lui-même sous le signe d'un retour à Rousseau , " découvreur " de l'enfance (ce n'était nullement le cas de Ravaisson) :

Une pédagogie " naturelle " . Et " scientifique ", accordée à la psychologie de l'enfant : l'évolution psychogénétique du dessin enfantin est invoquée

D'une façon générale, la considération de l'enfance, l'impact d'un nouveau regard sur l'enfance jouent un grand rôle. Prise en compte naissante de la spécificité de l'enfance.

La critique d'un " adultocentrisme " méconnaissant le travail des enfants se développe. La rencontre de l'enfant et de l'artiste si présente aujourd'hui est désormais en route.

Le thème de l'enfant artiste prend son essor : " La prise en compte naissante de la spécificité de l'enfance - la pédagogie nouvelle travaille en sous-main - apporte un nouveau regard sur l'enfance à travers la critique d'un " adultocentrisme " qui méconnaîtrait le travail des enfants… Quelque chose de l'histoire des rapports de l'artiste à l'enfant - qui a couvert le siècle - naît ici . L'enfant " père de l'adulte " comme dit Montessori se prépare à être le père de l'artiste, plus tard viendra Picasso pour déclarer qu'à douze ans il dessinait comme Raphaël, mais il lui a fallu une existence pour apprendre à dessiner comme les enfants…Nous avons changé d'univers, quitté toute suspicion vis-à-vis de l'enfance, tourné le dos au désir du maître Ravaisson, celui de former l'enfant qui, lui, n'est pas encore un artiste par l'art et même le grand art . Ces exigences aujourd'hui rétrospectivement fondatrices sont, toutes, attitudes nées de Rousseau (voir Emile II). Activité de l'enfant, reconnaissance de ses productions plastiques et affirmation de la nécessité de les respecter, souci de partir de ce qu'il fait, ouvrent la voie à ce qui deviendra l'idéologie du nouveau siècle, le mythe de l'enfant artiste . Ce dernier est héritier de l'inspiration romantique, d'un naturalisme qui aboutira pour ce qui est de la méthode intuitive dans l'enseignement du dessin à une injonction majeure, " observation et imitation de la nature " " (pp. 246/247).

Néanmoins, l'influence positiviste est perceptible.: " Dans la façon sentimentale de mêler éducation artistique et morale et dans la façon de finaliser le dessin par l'esprit positif " (p. 245) percent les idées de Comte. Dans la manière dont d'une façon générale " l'éducation esthétique semble finalisée par des visées politico-morales " (p. 246).

 

6. Sous le signe de la mimesis, néanmoins

Il ne faut pas cependant commettre d'anachronisme : l'heure n'est pas encore à l'imagination libérée. L'article " imagination " du Dictionnaire (signé par Cousinet) demeure très méfiant et frileux, très " classique ".

" Bien qu'émerge donc ici l'idée neuve d'expression…, il ne s'agit pour autant jamais de laisser l'élève à sa fantaisie et libre cours à son imagination " (p. 248).

L'imitation et le réalisme sont de rigueur. La méthode intuitive elle-même fait de l'aboutissement psychogénétique du dessin enfantin, le réalisme, un idéal. Ce faisant, elle érige en absolu un moment de l'histoire de l'art et coupe l'enseignement artistique de l'art vivant. Les IO de 1945 insistent sur le " grand bain de réalisme dont la jeunesse français a tant besoin ". Affirmation du même souci d'observation dans les textes officiels de 1965.

Dans cette direction, on voit bien comment malgré la réforme persiste la visée " disciplinante ", et la primauté persistante des sciences et de la rationalité scientifique : " Les références constantes aux notions de nature, de réel, d'observation et d'imitation des choses… place l'art en situation de contribuer toujours à l'entraînement de l'esprit positif sinon scientifique " (p. 248). L'enseignement artistique primaire s'inscrit encore dans " le paradigme général commun de la leçon de choses cher à Jules Ferry ".

 

Conclusion

Sans doute le thème de la créativité est en route, et il est très présent dans l'éducation nouvelle ; mais il faudra attendre les années 60, le tournant 68 pour qu'il émerge pleinement.