4. A Quoi tient l'efficacité de l'art ?

4.1 De la question éducative et sociale à l'esthétique

Cette séance du cours est une séance charnière. Elle ouvre la troisième partie du cours, celle dans laquelle seront explorées quelques-unes des philosophies de l'art et de l'éducation sur lesquelles peuvent être fondées les finalités et les pratiques que nous avons rencontrées dans la première partie - Problématiques et historique - et dans la seconde partie - Expériences et témoignages.

Dans le premier volet du cours, nous avons mis en évidence la place croissante et de plus importante prise par l'art en éducation et dans la société. Une importance certes controversée, conflictuelle, ambivalente, au moins à certains moments, mais non moins remarquable. Les témoignages d'artistes - l'art à l'école, à l'hopitâl, en prison - du second volet ont amplement conforté cette analyse.

Le troisième et dernier volet du cours revient sur la question qu'il faut à présent continuer de poser et d'approfondir : En quoi l'art est-il éducatif; formateur, régénérateur ? En quoi est-il essentiel à l'humanité en chacun ? Ou encore : A quoi tient "l'efficacité" de l'art ? quels sont les effets de l'art ?

Poser ces questions, c'est nécessairement entrer dans le domaine de la philosophie de l'art, de ce qu'on appelle l'esthétique, la philosophie esthétique. Toute théorie comme toute pratique de l'art en éduction doit donc en passer par une réflexion de type philosophique sur l'art ; par l'esthétique.

 

Qu'est-ce que l'esthétique ? Des éléments de définition et d'histoire doivent être rappelés pour commencer. L'esthétique comme discipline est certes assez tardive. Mais l'art lui-même a l'âge de l'humanité. Homo Faber est aussi Homo Aestheticus

Ce passage de notre réflexion par l'esthétique est nécessaire dès lors qu'on a aperçu qu'il existe un lien entre l'idée que l'on se fait de l'art - sa "théorie esthétique" - et l'idée que l'on se fait de son rôle éducatif et social. L'idée que se fait de l'art un Jack Lang est elle l'idée que s'en faisait un Félix Ravaisson ? Assurément non. Or l'idée de l'art a beaucoup changé. On peut même aller jusqu'à dire qu'on ne sait plus très bien « ce qu'est l'art » : qu'est-ce que l'art ? Qu'est-ce qu'un artiste ? Qu'est-ce que le plaisir esthétique ? Qu'est-ce que le beau, et est-ce bien au beau que l'art à affaire ? Qu'est-ce qu'une oeuvre d'art ? Y at-t-il des critères du jugement esthétique ? Quelles sont les fonctions sociales de l'art ? Etc. Bref, ces questions de base, qui sont les questions de base de l'esthétique, doivent être reposées.

Comment faire, comment procéder, par où commencer ? Peut-être en rappelant quels sont aujourd'hui les justifications avancées pour légitimer la place de l 'art en éducation et dans la société, puis en les confrontant aux propos que les artistes qui sont intervenus dans ce cours ont tenus

 

4.2 Les attentes éducatives et sociales envers l'art. Essai de synthèse

Si je m'en tiens à l'essentiel, du moins à ce qui fait l'objet d'une sorte de consensus entre les pédagogues, les chercheurs, les responsables, je répondrai sur deux plans :

Le premier plan est le plan pédagogique, éducatif.

Il n'est guère aisé, dans le domaine pédagogique, de « démontrer » de façon scientifiquement assurée les effets d'une pratique éducative. Ce n'est évidemment pas plus aisé dans le domaine de l'art et de la culture qu'ailleurs. Néanmoins, les nombreuses leçons d'une ample expérience, comme les résultats de la recherche en éducation – un récent symposium international tenu à Beaubourg en a donné un aperçu – montrent que l'éducation artistique et culturelle est particulièrement à même d'assurer les missions centrales de l'école et les fonctions majeures de l'éducation dans une société démocratique, et plus précisément dans une perspective de démocratisation :

Bref, l'éducation artistique, renversant son image de « discipline secondaire », apparaît de plus en plus clairement comme « une éducation de base », et même une base de l'éducation.

 

Le second plan est le plan culturel et social

La question ici posée est bel et bien celle de la place et du rôle de l'art et des artistes dans la culture et la société contemporaines. Je dis bien : la culture et la société, pas seulement l'école et l'éducation artistique, pas seulement l'enseignement artistique. La préoccupation de l'éducation artistique et culturelle – comme en témoigne l'histoire de l'éducation populaire – n'a jamais été réduite à une préoccupation « scolaire ». Je voudrais simplement souligner quelques faits qu'il me semble sur ce terrain impossible d'ignorer :

 

Que retenir de tout cela ?

Au moins trois choses :

 

4.3 L'efficacité de l'art : le point de vue des artistes

Dans cette partie du cours, on reviendra collectivement sur les propos des trois artistes intervenus dans le cours à partir de cette question : comment l'artiste lui-même rend-il compte de son action, comment en explique-t-il les effets ?

On pourra éclairer ces propos en les confrontant aux différents propos sur l'art empruntés à divers artistes et philosophes réunis dans le petit florilège ci-dessous

Quelques propos sur l'art. Bref florilège

1) Georges Braque : L'art est fait pour troubler. La science rassure.

2) Francis Carco : tout art s'adresse aux sens, d'abord, plus qu'à l'esprit.

3) Hegel : L'art ne peut plus s'abstraire du monde qui s'agite autour de lui et des conditions où il se trouve engagé.

4) Alexandre Blok : L'art, c'est le pressentiment de la vérité.

5) Soulages : La peinture commence à partir du moment où l'on met un point sur un segment de droite [...] l'art commence au choix.

6) Piero Manzoni : Il n'y a rien à dire, il n'y a qu'à être, il n'y a qu'à vivre.

7) Franz Kafka : L'art vole autour de la vérité, mais avec la volonté bien arrêtée de ne pas se brûler.

8) Francis Ponge : La fonction de l'artiste est fort claire : il doit ouvrir un atelier, et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient.

9) Joseph Beuys : Je pense donc à un concept de l'avant-garde très éloigné du concept traditionnel d'art moderne . Selon moi, l'art est arrivé à un terme (une fin), et maintenant commence la période où apparaît la nécessité d'un art social . Voilà mon intention .

10) William Blake : Tout ce que je peins, je le vois en ce monde, mais tous ne le voient pas de la même façon.

11) Niki de Saint Phalle : Il existe dans le coeur humain un désir de tout détruire. Détruire c'est affirmer qu'on existe envers et contre tout.

12) Jean-Pierre Raynaud : Le propre de l'art est de s'affranchir des interdits, à chacun de vérifier sa capacité à la liberté.

13) Albert Dürer : En vérité, l'art est enfermé dans la nature celui qui peut l'en extraire, celui-là est un maître.

14) Fernando Botero : Lorsque l'art entre dans une maison, la violence en sort.

15) Goethe : Le monde ne nous intéresse que par son rapport avec l'homme. Nous ne goûtons dans l'art que ce qui est l'expression de ce rapport

16) Kant : L'art ne veut pas la représentation d'une chose belle, mais la belle représentation d'une chose.

17) Marcel Duchamp : Plus la critique est hostile, plus l'artiste devrait être encouragé.

18) Nietzsche : L'art doit avant tout embellir la vie, donc nous rendre nious-mêmes tolérables aux autres et agréables si possibles.

19) Yves Klein : Un peintre doit peindre un seul chef-d’œuvre, lui-même, constamment.

20) Alfred de Musset : Ne travailler que pour la foule, c'est faire un métier, ne travailler que pour les connaissances, c'est faire de la science. L'art n'est ni science ni métier.

21) Blaise Pascal : Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance de choses dont on admire point les originaux.

22) Marcel Proust : Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous même.[...] Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous voyons de mondes à notre disposition [...]

23) Dostoïevski : L’art sauvera le monde.

24) Emile Zola : Si vous me demandez ce que je viens faire en ce monde, moi artiste, je vous répondrai : "je viens vivre tout haut."

25) Pablo Picasso : J’ai mis toute ma vie pour apprendre à dessiner comme un enfant.

26) Hegel : Si l'on veut assigner à l'art un but final, ce ne peut être que celui de révéler la vérité, de représenter de façon concrète et figurée ce qui s'agite dans l'âme humaine. Ce but lui est commun avec l'histoire, la religion, etc...

27) Georges Bataille : Ce que l'art est tout d'abord, et ce qu'il demeure avant tout, est un jeu.

28) Nietzsche : Ce qui est essentiel dans l'art, c'est qu'il parachève l'existence, c'est qu'il est générateur de perfection et de plénitude : l'art est essentiellement l'affirmation, la bénédiction, la divinisation de l'existence.

 

Documentaire : Un artiste convaincu de l'efficacité et des pouvoirs régénérateurs de l'art : Matisse

 

4.4 Efficacité de l'art et théories de l'art

Pour aller plus loin, il convient de se tourner du côté des théories de l'art. Leur interrogation principale : Pourquoi y a-t-il de l'art ? est du même coup une interrogation sur la nature et le pouvoir de l'art.

Elles jalonnent l'histoire de la pensée. La philosophie de l'art déborde l'esthétique proprement dite. Mais comment se repérer dans leur diversité ?

On proposera ici un aperçu général des principales théories de l'art selon leur réponse à la question sur le pourquoi de l'art. Cet aperçu est résumé dans les trois tableaux que l'étudiant peut consulter aux rubriques suivantes des éléments de cours en ligne. Le cours professé sera l'explicitation et le commentaire de ces tableaux.

L'esprit général de cette approche est empruntée à Anne Cauquelin Les théories de l'art, Paris, PUF, col. Que sais-je ? L'auteur y propose une théorie " doxique " sur l'art et ses usages (pp. 120/124) dont on fera son profit.