Une histoire édifiante : le dessin dans «  l'école du peuple »

On s'appuyera ci-dessous sur l'étude qu'y consacre Jocelyne Beguery : " Le dessin : vers un problématique enseignement artistique ", in Daniel Denis et Pierre Kahn, L'école républicaine et la question des savoirs. Enquête au cœur du Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, CNRS éditions, 2003.

Dessin linéaire ou dessin d'art ?

L'affrontement dessin linéaire (ou géométrique)/dessin d'art devient très sensible à partir des années 1860. De cet affrontement naîtra le dessin comme discipline scolaire dans l'école populaire.

Pour la tradition, le dessin du fait de ses rapports avec l'art était l'apanage des classes supérieures et de l'enseignement secondaire. Dans le primaire, le dessin (linéaire) sera dans un premier temps enseigné comme une langue rationnelle et universelle.

Les enjeux de l'affrontement dessin/linéaire/dessin d'art sont théoriques : rapport du dessin à l'art, à la science et à l'apprentissage professionnel, mais aussi sociaux : à quelle fins le dessin ? Fin utilitaire (former des ouvriers), fin libérale (l'accès de tous à l'esthétique), fin disciplinaire ? Et pour qui cet enseignement ?

" Sous l'Ancien Régime et jusqu'au début du XIXe siècle, le dessin était un instrument de formation, de contrôle social et politique, artisanal et corporatif " (p. 225).

La Révolution avait déjà projeter de faire du dessin géométrique l'un des objets de l'instruction primaire : un enseignement utile, en rapport avec la géométrie et l'arpentage, utile aux arts et métiers et à l'industrie.

Le rapport Francœur à la Société pour l'instruction élémentaire en 1818 présente le premier essai d'organisation méthodique.

Le dessin linéaire se répand d'abord dans les écoles mutuelles. Puis la méthode se développe pendant la Restauration chez les Frères des écoles chrétiennes .

" Dès les débuts de son enseignement, le dessin linéaire à quelque chose d'une méthode universelle, particulièrement bien venue aux prémices de l'école. Moyen de communication rationnel, il moralise et instruit. Il inculque des valeurs morales et esthétiques, apprend l'ordre, la discipline, la maîtrise du corps mais prétend aussi au sens du beau à travers l'éducation du goût, un goût néo-classique. Il donne compétences graphiques et habiletés manuelles, développant l'œil mais surtout l'esprit, au sens de la faculté de juger " (p. 223).

De même, " c'est en tant que susceptible de former des citoyens habiles aussi bien que des citoyens lucides que l'enseignement du dessin est au rendez-vous de la loi Guizot. Il ne rentre pas à l'école dans la préoccupation de susciter de futures vocations d'artistes, bien au contraire, ni même de développer chez tous imagination et créativité : perspective totalement anachronique pour l'époque " (Idem).

Les années qui suivent la loi Guizot voit cet enseignement consolidé par la législation et la normalisation des pratiques.

Les années 1850 ouvrent une autre période : l'essor des arts industriels, l'effervescence des expositions universelles, la remise en cause du modèle géométrique suscitent un renouvellement de la problématique et des débats.

Grande influence des expositions universelles, et particulièrement de celle de Londres en 1851. Elle amena de nombreux écrits, la création d'institutions comme le South Kesington Museum, la confrontation des dessins d'enfants de différents pays : des dessins très figés et rigides en France, comparés à l'Angleterre ou à l'Allemagne.

Le chef de file de la réaction au modèle géométrique est le philosophe Félix Ravaisson ; elle est menée au nom de l'art contre la " scientificité " du dessin et de son rapport à la géométrie et à la science défendus par Eugène Guillaume ou Jules Pillet.

Un arrêté de juin 1853 nomme alors une commission chargée de rééorganisée l'enseignement du dessin. Elle est composée d'artistes réputés : Delacroix, Ingres, Messonier, Flandrin, et présidée par Ravaisson. La commission manifeste son inquiétude face à l'hégémonie du dessin linéaire. Toutefois, si un nouveau programme est mis en place pour le lycée, rien ne change dans les écoles primaires et les écoles normales.

A la suite de la fondation de l'Union centrale des beaux-arts appliqués à l'industrie, et après la première exposition en 1865, le sculpteur Eugène Guillaume publie un document important où il prône le retour au dessin linéaire et son extension à tous les niveaux d'enseignement.

Après l'exposition de 1878, le constat des progrès faits à l'étranger, un arrêté ministériel entérine ce retour.

" Dans les années 1880, le dessin géométrique finalement triomphe… Rendu obligatoire en 1890, il s'installe dans l'école jusqu'à la réforme de 1909 " (p. 226).

Mais la réforme de 1909 et l'adoption de la méthode intuitive de Gaston Quénioux tourneront la page. " Le dessin géométrique disparaît définitivement de la scène scolaire et laisse la place à une conception nouvelle plus spécifiquement pédagogique, sécrétée par l'école publique, laïque et obligatoire : s'installe pour longtemps cette fois une certaine vision du dessin à l'école, en la circonstance qualifiée de méthode intuitive. Les programmes de 1909 ont été valables jusqu'après 1945 malgré les évolutions pédagogiques qui sont allées dans le sens d'une prise en compte progressive du dessin d'enfant, de la créativité enfantine et de l'art contemporain " (p. 227).

Le face-à-face Guillaume/Ravaisson. Le sens d'un débat

Le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson dans l'évolution de ses trois éditions a enregistré ce débat. L'édition de 1911 (la troisième), celle de la réforme qui tourne la page du dessin géométrique en donne une vue d'ensemble.

Un débat où se joue la définition de l'art : une conception de l'art identifié à la science, à la rationalité, identifiant l'espace à l'étendue géométrique d'un côté, une conception de l'art conçu comme relevant d'un autre ordre : sentiment, sentir, intuition.

Un débat où se joue la conception politique de l'éducation et de l'instruction : Ou bien l'instruction par la raison . Ou bien l'éducation par l'art, éducation d'un jugement spécifique, le goût, le jugement esthétique ; une éducation esthétique (aesthesis) parce que sensitive. Ou bien une éducation technicienne, " voire techniciste ou l'art est instrumentalisé et mis au service des métiers et de l'industrie " (p. 230) . Ou bien une éducation humaniste et citoyenne " où l'art envisagé en lui-même a quelque chance de rencontrer les valeurs de la liberté ".

Ou bien un privilège des finalités éducatives et professionnelles (modèle de l'enseignement primaire) . Ou bien le dessin comme " élément de culture " dans une perspective libérale (modèle de l'enseignement secondaire).

Un débat sur l'idée même de " raison " et de rationalité : Du côté du dessin géométrique comme discipline pour l'école publique de Jules Ferry, " une école ordonnée à l'éveil des facultés physiques, intellectuelles et morales de l'enfance populaire, et dont le projet a pour clef de voûte le triomphe de la rationalité scientifique " (p. 234). Du côté de la défense d'une éducation artistique sui generis, " d'une saisie de l'art comme puissance d'engendrer…, la raison comme ordre et sens, principe organisateur de toute chose ", et donc clé de l'éveil et de l'éducation des facultés.

Pourquoi, dans un premier temps, le succès de la méthode Guillaume ?

C'est une vraie méthode au sens de l'instruction élémentaire :

" C'est une science qui a sa méthode dont les principes s'enchaînent rigoureusement et qui, dans s es applications variées, donne des résultats d'une incontestable certitude ", lit-on dans la première édition du Dictionnaire.

Elle est décomposable en unités simples. Le dessin s'enseigne par principes et raisons. " Hors d'une méthodique progressivité pédagogique comme tout autre savoir, le dessin n'aurait pas sa place à l'école " (p. 236).

Le dessin y est conçu comme une langue, un langage universel

Ce dessin là est utile et " sert la nation ", délivre des connaissances " en vue des usages de la vie "

Il faut dit Guillaume " le faire servir à l'éducation de la nation, parce qu'il y a aujourd'hui dans tout le monde civilisé, avènement du dessin, comme de la science de l'éducation ".

Ce dessin là " est le meilleur moyen de discipliner les esprits " écrit Guillaume. Lequel ajoute : " Par là on apaise la crainte souvent manifesté de susciter chez l'ouvrier, les aspirations de l'artiste… "

Voilà donc pourquoi la méthode Guillaume a pu devenir à partir de 1880 et pendant 30 ans la méthode officielle de toutes les écoles de France : elle prenait place dans le projet de l'école comme projet d'instruction/moralisation.

" Le dessin fait partie du projet d'inculcation-moralisation des masses que Jules Ferry n'entendait pas sacrifier à la mission traditionnelle de transmission des connaissances instrumentales. Mais à travers un tel aveu de domestication des enfants des couches populaires ou, à tout le moins, de conservation sociale, n'est-il pas fait un sérieux accroc à l'idéal d'une école d'éducation libérale qui, ordonné à l'éveil de toutes les facultés de l'enfance populaire, ne devrait pas contrevenir au droit à l'excellence ? " (p. 236).