3. Le développement personnel : Quelle « philosophie » ? Quelles idéologies ?


Au terme de notre parcours, et en guise de conclusion, il serait assurément opportun de dégager les thématiques idéologiques sur lesquelles prospère le développement personnel. Ce travail toutefois revient à résumer l'ensemble du cours. Et c'est à chacun de le faire.


C'est pourquoi nous proposerons plutôt de conclure par un examen de quelques-unes des conclusions qu'apporte Michel Lacroix à l'ouvrage sur lequel nous nous sommes particulièrement appuyés dans ce troisième volet du cours. On les exposera brièvement et on les discutera dans le cadre du cours. Chaque étudiant – et plus particulièrement s'il ne peut assister au cours – est donc invité à engare lui-même cette discussion.


Michel Lacroix souligne que le développement personnel « a aussi une portéeidéologique, dans la mesure où il véhicule une représentation du monde et une philososphie de l'homme » (p. 87). Cette représentation du monde et cette philosophie de l'homme sont notamment exprimées dans les thèmes suivants :


- Assimilation de la vie psychique à un ordinateur. La métaphore du « film », de la « mise en scène », de « l'écran vidéo », de « l'écran intérieur » vient régulièrement sous la plume des acteurs et des auteurs. La vie psychique est ainsi pensé sous « un double paradigme, informatique et audiovisuel », faisant du cerveau une sorte d'outil multimédia... Ce paradigme entraîne des conséquences dont on s'attachera à discuter la validité :


- Effacement de toute causalité sociologique au profit de la seule responsabilité personnelle. « En se limitant au travail sur les représentations et les croyances, le développement personnel a donc fait un choix décisif. Il a rendu inutile la mise en cause de la structure sociale, de sorte que la contestation du système a cessé d'être un passage obligé vers la réalisation de soi » (p. 92).


- Effacement des causalités matérielles au profit d'une causalité « spirituelle ». Il ne s'agit plus de « changer le monde », mais de changer ses idées du monde ! « Le monde vous déplaït ? Changez vos concepts ! » Comme si le monde n'était rien d'autre que ma représentation, selon le fameux « Etre, c'est être perçu » défendu par le philosophe idéaliste Berkeley au XIIIème siècle. « Le développement personnel propose une sociologie spiritualiste, qui se manifeste par une propension à poser les problèmes sociaux en termes exclusivement psychologiques.... Les oppressions extérieures cèdent le pas aux tyrannies mentales, au harcèlement moral. Plutôt que d'aliénation et d'exploitation, on parlera de la peur, de la dépendance et des addictions – àla drogue, l'alcool, la surconsommation, au sexe, à la télévision... » (p. 95).


- Déréalisation, désubstantialisation de la problématique du mal. Il n'y a plus de mal « réel », objectif, il n'y a que des « pensées négatives ». Rien n'est donc en soi bon ou mauvais. « Il en résulte selon M. Lacroix, un relativisme subjectif qui ôte sa raison d'être au combat pour changer les structures sociales, risque de conduire à l'indifférentisme politique » (p. 97).


- Sur un autre plan, qui n'est pas bien sûr sans rapport, le développement personnel participe du retour actuel du religieux. Mais d'un religieux en quelque sorte « laïcisé », et surtout plié aux besoins de l'individualisme : « une religion vécue, à l'écart des dogmes et des Eglises établies » (p. 99).


- Cette quête du religieux s'articule fortement à la quête très contemporaine de la toute puissance. « Il y a dans le développement personnel un véritable tropisme vers la surhumanité... Les démarches d'affirmation du moi et de dissolution dans le transpersonnel se rejoignent dans le même rêve d'un cerveau porté au maximum de ses capacités ; elles partagent une même obsession de la puissance. Elles forment un tableau dont les lignes de fuite convergent vers un centre unique où se dsssine la silhouette de Faust » (p.100).


- La quête de la puissance rejoint la quête de l'illimité si présente aujourd'hui : « Le développement personnel est en parfaite résonance avec la culture de l'illimité qui se répand de nos jours, et qui est illustrée par l'exploit sportif, le dopage, les prouesses scientifiques ou médicales, le souci de la fome physique, le désir de longévité, la drogue, la croyance en la réincarnation » (p. 102).


- Le développement personnel prospère sur la promesse d'un double et paradoxal accomplissement de l'individualisme, « à travers l'affirmation du moi et la négation du moi. Plus faustien que Faust, il promet à la fois le succès matériel et l'évolution spirituelle, la réussite et la profondeur de l'intériorité... » (p. 103). On notera qu'on touche précisément là aux deux faces de l'individu (l'intérieur et l'extérieur) tel que nous l'avons examiné dans le cadre du cours. La coix note par ailleurs qu'il y a là comme une tentative de synthèse entre l'Orient et l'Occident.


- Enfin le développmeent personnel prétend réinscrire cet individu dans le Grand Tout cosmique. Il fait du développement personnel une sorte d'étape supérieure de l'évolution cosmique. « A lire certains ouvrages, ironise M. Lacroix, on a l'impression que le cosmos retient son souffle devant nos stages de développement personnel... »(p; 110). De ce point de vue, le développement personnel est un grand pourvoyeur de sens. On touche du coup à son paradoxe ultime : il porte en lui la nostalgie et le désir d'un retour à l'Ordre, alors que précisément l'individualisme qu'il porte au plus loin est né de l'arrachement à la Tradition et à l'Ordre dans lequel chacun avait sa place et trouvait le sens, comme le montre si bien Charles Taylor...


Laissons donc le mot de la fin à M. Lacroix :


« Ainsi, le développement personnel supplée à la défaillance des grands systèmes donneurs de sens. Il sauve le sens, à un moment de profond désarroi. Mais ce cadeau fait aux hommes est empoisonné. Sa mythologie de l'excellence est à double tranchant, à la fois restauratrice du sens et facteur d'angoisse ; son prométhéisme psychique pourrait conduire l'homme futur à une nouvelle forme de conscience malheureuse » (p. 124).


Mais traduisons ce mot de la fin à notre façon : Ce que promet le développement personnel, seule une vie d'homme pleinement vécue à hauteur d'homme permet de s'y hisser. Une vie faite d'expériences, de rencontres, d'événements, de pensées, d'art et de culture, de connaissances acquises, de méditations, de révélations, d'engagements, etc. Une vie pleinement formatrice. Le développement personnel usurpe le sens de la Bildung : à la fois formation et culture . En prétendant faire l'économie de la vie et de la culture au profit d'une programme clé en main, ne méconnaît-il pas la véritable éducation ou formation ?