2. Le développement personnel : Quels fondements « scientifiques » ? Quelles pratiques ?

Les pratiques de développement personnel peuvent paraître emprunter des chemins parallèles à ceux de la « thérapie ». Pourtant, à y regarder de plus près, leur orientation n’est nullement thérapeutique. C’est d’ailleurs pourquoi elles occupent la place qui est la leur dans la formation. Même quant il s’agit de « réparer », cette réparation repose sur une anthropologie « optimiste » du potentiel humain.

Michel Lacroix : les formateurs en développement personnel « entendent se placer sur un autre terrain que celui de la psychologie clinique : ils sont intéressés par les projets de vie de leurs clients, assurent-ils, et non par leurs symptômes cliniques » (p. 20). Michel Lacroix voit même chez eux « une défiance envers la psychanalyse ».

2.1. Le développement personnel et « la vie intense »

En d’autres termes, le modèle ici est la « santé », et l’interrogation porte sur le comment « changer » pour atteindre une certaine « perfection », une forme « d’excellence ».

« Dès lors, la question qui se pose est celle-ci : si le développement personnel ne s’adresse pas à des « malades », qui concerne-t-il ? Ne se réduit-il pas à une activité secondaire, à un aimable amusement ? Est-il le parent pauvre de la psychologie ?

En réalité, le développement personnel s’occupe d’un objet qui, pour être différent de la psychologie clinique, a une importance capitale. Celui-ci se laisse circonscrire par des mots – « épanouissement », « réalisation de soi », « créativité », « accomplissement », « plénitude », « bonheur » – qui, au-delà de leur banalité apparente, désignent quelque chose d’essentiel pour la conduite de la vie » (Lacroix, pp. 22/23).

Autant de mots bien proches des mots et des valeurs que Charles Taylor associe à l’identité moderne et à ses traits problématiques. Le développement personnel pourrait bien se situer dans cette zone assez floue et fragile où « l’éthique de l’authenticité » peine à se différencier de ses dérives et déviances…

Que cherche-t-on dans la pratique du développement personnel ? Autre chose qu’un remède à des déficiences. Si le développement personnel a bien quelque rapport avec l’existence d’un « malaise de la modernité », il n’en constitue pas à proprement parler une façon de le « soigner ». Le manque ici n’est pas « en arrière », mais « en avant » : il est le sentiment de l’inaccomplissement, de l’inachèvement d’un Je plus riche que ce qui lui est échu, la trace d’un élan vers « le plus être ».

Comme l’écrit encore Lacroix :

« Les individus qui s’y engagent désirent plus qu’une vie normale ; ils aspirent à une vie intense. L’équilibre les intéresse moins que la croissance… Ils ont soif de plénitude. Au lieu d’une existence qui serait seulement « adaptée », et que leur semble presque ennuyeuse et stérile, ils rêvent d’une vie excellente, débordante de créativié, intensément heureuse. La santé psychique les occupe moins que de que Nietzsche appelait « la grande santé », … qui s’exprime par un grand « oui à la vie »…

Ce souci de la réalisation de soi ramène aussi le sujet à son enfance, mais dans un autre sens que la psychothérapie :… le développement personnel entend retrouver le dynamisme de l’enfant joyeux, créateur, impatient de grandir, ouvert à la nouveauté, capable d’émerveillement. Dans la littérature du développement personnel, l’enfant, qui incarne la pulsion de croissance, constitue un véritable emblème…

Ainsi, loin d’être le parent pauvre de la psychologie, le développement personnel aborde les questions les plus élevées, qui concernent le sens même de la vie…. A force d’étudier les manques, les déficits, les névroses, on a méconnu l’élan vers le plus être…. ». (pp. 27/30)

NB : On peut se demander si ce n’est pas en partie autour de ce thème de l’enfance que la thématique et les pratiques de développement personnel diffusent dans l’enseignement scolaire : ce thème est e effet au cœur de l’éducation nouvelle…

2.2. Un pilier « scientifique » classique du développement personnel : la pyramide de Maslow.

La pyramide de Maslow est un b. a. ba du développement personnel et de l’idée de « potentiel humain ». Cette théorie voit le jour dans les années 60, sous la plume de A. H. Maslow, auteur d’un ouvrage appelé à un grand succès : Vers une psychologie de l’être (traduction française publiée chez Fayard en 1972).

Le psychologue américain Abraham Maslow y développe une théorie de la personnalité qui fait de lui l’une des figures majeures de la psychologie humaniste, ou du « Mouvement du potentiel humain ».

Selon Maslow, deux types de besoins psychologiques sont au fondement de toute personnalité :

  1. Les « besoins psychologiques de base » : besoin d’appartenance, besoin de reconnaissance, besoin d’estime, besoin d’être aimé, d’être écouté, d’être protégé. Tout déficit dans ces registres se traduit par un déficit ou une névrose. La psychothérapie s’occupe de restaurer, de réparer dans ces domaines.

  2. Les « besoins de développement », besoins d’accomplissement. Ce sont des nécessités d’un niveau supérieur. Elles s’expriment par une aspiration à l’accomplissement de soi. Il y a en chacun selon Maslow une telle aspiration, des « motivations pour le développement », dont le désir de grandir atteste la présence dès l’enfance. De quoi s’agit-il ? De « mettre en œuvre ses qualités », d’ « employer toute son énergie personnelle », de prendre conscience de ce que l’on est », de « chercher l’unité et l’intégration », d’ « accomplir sa destinée », d’ « être créatif ».

Le développement personnel concerne donc, on l’aura compris, ces besoins « supérieurs ». Selon Maslow, « l’homme manifeste une tendance naturelle à se réaliser » ; il compare le processus de réalisation de soi à un « gland qui tend à devenir chêne » (Vers une psychologie de l’être, p. 92).

Il s’agit bien en apparence d’une anthropologie optimiste : elle regarde vers l’avant une « bonne nature de l’homme » vers laquelle tendrait tout homme. Elle s’oppose sans doute au pessimisme freudien. Mais on notera (et on s’interrogera sur) cette naturalisation et cette psychologisation réductrice et simplificatrice de la configuration historique et culturelle complexe que Charles Taylor analyse avec une autre profondeur.

La personnalité selon Maslow est traditionnellement résumée sous l’image d’un triangle, ou d’une pyramide. On peut au passage l’importance de cette forme du triangle et de la pyramide comme figuration et symbole : on la trouvait également sous la plume de Kandinsky (Du spirituel dans l’art).

Un second élément essentiel de cette théorie répond à la question du moteur du développement. Comment cela « marche » ? Le mot clé est ici : potentiel. Se développer, c’est actualiser le « potentiel » que l’on porte en soi. En d’autres termes, il n’y a pas à chercher ailleurs qu’en soi-même la dynamique de son développement ; le développement ne dépend que des ressources (internes) de l’individu. Le développement personnel pousse jusqu’au bout la logique de l’individualisme, jusqu’à l’autosuffisance :

« Le secret de la réalisation de soi réside en soi-même. Nous atteignons la plénitude, nous nous épanouissons, non point en nous tournant vers l’environnement extérieur, mais en « laissant être » notre moi profond, en favorisant le processus endogène de notre croissance, en exploitant nos ressources » ( Lacroix p. 33)

2.3 Le « moteur » du développement personnel. « Comment çà marche » ? Pourquoi « çà ne marche pas » ?

L’anthropologie optimiste du DP affirme que le « potentiel » est là en chacun, en tout homme ; qu’il est le bien le mieux partagé. Dès lors, deux questions principales se posent : a) Comment font ceux qui l’ont développé ? b) Quels freins inhibe les autres, ceux qui ne parviennent pas à le développer ?

La première interrogation conduit à étudier des « modèles » de réussite, de performance, d’excellence ; la seconde revient à s’interroger sur les causes de l’inhibition, du non développement : « quelles sont les facteurs qui empêchent une personne d’actualiser son potentiel » ? (Lacroix, p. 45)

Le propre du développement personnel semble bien être de renvoyer à la personne, au sujet, les causes de la « non croissance ». C’est en soi même que sont les freins qu’il faut desserrer. Le développement personnel refuse l’explication sociologique.

De façon plus précise encore, les freins sont réputés être essentiellement psychiques, mentaux. Tout se jouerait « dans la tête ». Le mental serait notre ennemi intérieur ; le maîtriser l’assurance de la réussite, du développement.

Le concept clé avancé par les tenants du développement personnel est celui de croyance limitante. Ce qui me limite, ce n’est pas ce que je suis, mais ce que je crois être. Je ne réussis pas parce que j’ai dans la tête cette pensée : « je ne peux pas réussir ».

Cette notion de croyance limitante est au cœur de la thérapie cognitive, très influente en développement personnel. Selon ses promoteurs, Albert Ellis et Aaron Beck, comme le résume Lacroix, « les individus sont conditionnés non par les situations objectives dans lesquelles ils sont plongés, mais par la perception qu’ils en ont. Autrement dit, la représentation du réel joue un rôle plus déterminant que le réel lui-même » (p. 48). Une métaphore courante dit cela de façon très significative : tout dépendrait du film qui se déroule dans la conscience.

Le « moteur » du développement personnel et les différentes techniques qui entendent le mobiliser découlent de là : Le moteur, c’est la pensée, c’est l’idée, c’est la représentation, c’est la conscience, il faut donc agir non sur le monde mais sur la conscience et les représentations. Changez de pensées et vous changerez…

« Le travail sur soi est plus utile que le travail sur la réalité politique. La restructuration cognitive importe plus que la restructuration socio-éco-politique. A l’utopie d’une révolution sociale, le développement personnel oppose le projet d’une révolution dans le for intérieur » (Lacroix, p. 54).

Selon Michel Lacroix, toutes les techniques mobilisées obéissent un même schéma, une même démarche de déprogrammation puis de reprogrammation du psychisme, selon un processus en quatre étapes :

  1. Exploration du territoire de la conscience (cf. la PLN)

  2. Apprentissage de la « maîtrise » de ses représentations. Vous pouvez penser autrement ; vous devez pouvez « piloter votre cerveau », apprenez à le faire… Vous pouvez « modifier vos états de conscience » (EMC).

  3. Examen critique des pensées limitantes qui freinent notre développement, minent notre vie intérieure.

  4. Installation dans la conscience de « pensées aidantes ». C’est le thème de la pensée positive ? des « prophéties autoréalisatrices »



Le credo de base est ici le suivant : « le propre des êtres remarquables est, tout simplement de savoir « piloter leur cerveau » mieux que les autres ». Il faut donc « modéliser le fonctionnement mental de ces êtres remarquables, enseigner ensuite ces modèles d’excellence aux être ordinaires » (Lacroix, p. 65).

2.4. La spiritualité et le corps

On l’a dit à plusieurs reprise : le développement personnel possède deux branches : l’une est tournée vers la réussite, la performance ; l’autre vers la « spiritualité ».

Dans cette quête, le développement personnel est totalement éclectique : il puise dans toutes les traditions comme dans un grand magasin où tous les « accessoires spirituels » et toutes les traditions sont à portée de main et en libre accès…

L'occident moderne est réputé souffrir de deux « manques » : 1) un déficit de « spiritualité », la déréliction, et un oubli du corps. Le développement personnel semble vouloir combler ces deux manques en même temps. En effet, sur le versant de l'intériorité, il prétend permettre à chacun d'atteindre à une sorte de « transcendance immanente », de « contact avec l'être », de « fusion avec le Tout », et s'inspire dans un éclectisme très postmodernes des religions et sagesses orientales, voire flirte voontiers avec le surnaturel et les expériences limites ; et il fait du corps l'un des principaux véhicules de cette recherche.

A la base, comme pour l'optimation des « compétences », un double mouvement de déprogrammation/reprogrammation.

La déprogrammation « consiste à mettre en condition sa cosncience par un lâcher-prise radical. C'est la démarche de l'état modifié de concience.. CesEMC, assure-ton, livrent accès à une authentique vie intérieure... De même que l'affirmation de soi passe par un travail cognitif sur les représentations de la cosncience ordinaire, de même le progrès spirituel suppose un travail sur la cosncience non ordinaire  » (Lacroix, p. 70/71).

La déprogrammation passe particulièrement par le corps. L'extase spirituel est au bout du corps ! « L'organe par lequel nous sommes capables de sentir quelque chose de l'au-delà est le corps entier » écrit un certain Dürckheim (sic !) dans Le Centre de l'être (Cité par Lacroix, p. 71). La « déprogrammation » consiste ici à libérer le corps de ses entraves supposées. Les tensions corporelles sont lues comme les conséquences ou les symptômes de la vie intérieure. Surtout, il y a des postures limitantes, comme il y a des croyances limitantes : des postures qui sont des « erreurs de programmation corporelle », et qui nous couperaient de la plénitude spirituelle.... Apprendre donc à se relaxer, à respirer, à marcher, à bouger, à se tenir droit... Libérer nos muscles, notre squelette, notre respiration... A terme, il ne s'agit plus « d'avoir un corps », mais « d'être son corps ».

On retiendra ce commentaire de Michel Lacroix :

« Dans le développement personnel, le corps fonctionne donc comme une scène où se jouerait la dramaturgie d'une libération politique. De même qu'il exerce une politique intrapsychique, le développement personnel met en oeuvre une politique intracorporelle, qui, elle aussi, tourne le dos à la politique réelle » (p. 78).

Puis ce travail de déprogrammation laisse place à un travail de reprogrammation spirituelle, dont ce « nouveau corps » est la clé :

A quoi est supposé tenir le pouvoir spirituel attribué à ces pratiques ? Michel Lacroix repère deux métaphores dans leur rhétorique :

Voilà le corps retrouvé... et évanoui ! La matière s'est faite esprit... L'immanence, transcendance...

Oui, décidément, il est temps de tirer au clair la conception de l'homme et du monde – disons plus simplement : l'idéologie – sur laquel repose le développement personnel, de distinguer les problèmes qui en assurent le succès des réponses qu'il prétend leur donner.