Chers amis,

C’est avec une certaine jubilation que je commence à écrire ce petit article concernant ce cours de Sciences de l’Education vécu ce 24 mars 2009 dernier avec des étudiants en master à la faculté de Lyon sur l’invitation d’Alain Kerlan, professeur, et de son épouse, Mireille, orthophoniste.

Mon intervention avec eux est donc reliée à mon vécu de personne ayant eu un accident vasculaire cérébral en 2002 me rendant aphasique, c'est-à-dire privée de langage et des mots.

C’est par l’expression artistique que j’ai pu retrouver, en traversant chaque étape du deuil de qui j’ai été et grâce aux émotions, le chemin des mots. Retrouver une cohérence dans ma pensée…

La pensée, quand elle est frappée comme elle le fût dans mon hémisphère gauche, qui rappelons-le, gère tout ce qui est de l’ordre de la structure, du concept, du langage, est devenue pour moi, un « outil » sacré. S’en servir est un art.

L’art de penser… Pour avoir perdu, l’espace d’un instant, l’accès à la différenciation des choses, suspendue dans le temps au fil de la vie, je suis intimement convaincue que nous pouvons exercer notre pensée librement non en la subissant ou en la maîtrisant mais en la mettant au service de notre vision globale, au service d’une reliance entre le Ciel et la Terre, très « cerveau droit » !

Je vous recommande d’ailleurs la lecture de ce livre du Dr Jill Bolte Taylor, neurologue américaine, qui explique très clairement et simplement le rôle et les fonctions de nos hémisphères cérébraux. Son témoignage a d’autant plus de poids qu’elle a vécu elle aussi une hémorragie cérébrale et son récit est l’expression de son cheminement intérieur. Je sais, pour l’avoir accompli également, le long parcours de reconquête de sa pensée, de ses mots, de son langage, de ses phrases, de la musique de son être en conscience. Nous avons découvert le choix de penser ou non !

Toute personne aphasique a encore accès à la compréhension, à la pensée, à la mémoire, aux mots même si le langage et sa communication sont perturbés. Nous restons liés au champ de conscience de notre existence et à celui de ceux qui nous entourent, parents, enfants, amis, soignants…

Même haché, cassé, déstructuré, fragmenté, il y a un langage caché à découvrir dans tout ce que peut « formuler » une personne vivant l’aphasie. L’absence des mots est aussi un langage à décrypter. C’est l’art de l’orthophoniste de mettre en lumière les blancs et les noirs de la phrase prononcée par un aphasique. Parfois nous pouvons l’illustrer par l’expression artistique, le dessin.

C’est ainsi que pour moi, le mandala fut et reste un moyen de réparation, de « rééducation ». Chaque dessin s’inscrivant dans un cercle, me permet de reconstruire des phrases. Des phrases illustrant les phases d’intégration et de réappropriation de certaines compétences cérébrales que j’ai cru perdues à tout jamais.

Le mandala, par l’usage des couleurs, des formes géométriques, du symbole archétypal est pour moi comme une matrice, une grotte qui me permet de contenir une compréhension qui serait autrement dissoute dans l’univers, dans un « sans-forme » très angoissant ou au contraire trop euphorisant. L’image dans un cercle m’autorise un ancrage grâce à la forme qui avec la médiation du crayon de couleur et de la feuille de papier me ramène à un contrôle du geste et de la pensée ainsi qu’à la notion du temps et de l’espace, j’allais dire, terrestre. La verticalité, symbolisée par le crayon et l’horizontalité par la feuille, deux plans indispensables pour se sentir appartenir à la vie manifestée. Les couleurs des crayons me ramènent à la manifestation des émotions : le rouge à la vie primitive, l’instinct , la colère parfois, l’orange à la joie et au plaisir des sens, à la puissance d’être, le jaune au rayonnement et à la chaleur, au pouvoir de manifester, le vert à la croissance et à l’expansion, le bleu à la communication et à la créativité, l’indigo à l’intériorisation et le violet à une forme d’obéissance à quelque chose qui m’apparait supérieur, à une forme d’autorité qui ramène de l’ordre dans mon esprit. D’autres couleurs se sont ajoutées rapidement à mon référenciel : le rose pour l’amour et le turquoise pour l’harmonie, , le magenta et le saumon pour la tendresse, l’or et l’argent. Le blanc de la feuille représente pour moi l’avenir, ce qui n’est pas encore manifesté, ce qui est à venir.

Ce cheminement vers la guérison n’est pas celui de la guérison de mes séquelles mais celui de l’acceptation de ce qui est, c'est-à-dire de « la casse » : tout ce qui fût déconnecté en quelques instants dans mon cerveau et qu’il m’aura fallu retisser au fil des mois et des années pour pouvoir écrire aujourd’hui même cet article.

Nous pouvons dessiner nos pensées, être créateurs de nos pensées et exprimer artistiquement parlant le fruit de ces pensées soit en les « parlant », soit en les dessinant, en les chantant, en les dansant, en les écrivant. Etre des créateurs conscients, attentifs et vigilants…

Je sens bien, en vous écrivant, cet hommage que je rends après 7 ans de reconstruction, à mon cerveau gauche, à cette partie lésée à tout jamais et qui me rend l’immense service d’être morte pour accoucher aujourd’hui d’un nouveau langage, d’une nouvelle langue, une nouvelle façon de parler ou d’écrire. J’ai ainsi plaisir à nouveau à parler aux autres même s’il m’arrive de ne pas comprendre l’autre dans son discours.

J’ai fait récemment cette étrange expérience d’assister à la conférence d’un philosophe qui s’exprimait d’une manière très intellectuelle, jouant avec les concepts, les citations, les mots dans un discours où, moi, personne aphasique, je ne pouvais capter les mots-clés. Je n’entendais pas dans ses propos, le Chant de son Etre si je puis dire. Je ne percevais que du bruit, celui de ses pensées organisées savamment en un monologue un peu narcissique il est vrai mais qui ne me touchait pas. Cela me faisait mal, vraiment, de ne pouvoir le rejoindre réveillant en moi la douleur de la perte de certaines de mes facultés. Je cherchais désespérément dans toutes ses phrases un sens, sa reliance avec moi, avec le public, à l’essentiel, à une vraie parole, quelque chose qui éveillerait en moi l’écoute, la compréhension, la résonance avec mon propre être. Je ne pouvais rien entendre de qui il était ni de ce qu’il transmettait, à part une coupure, une séparation, un rempart inaccessible. Pour moi, la rencontre avec son être ne put se faire. Il était enfermé dans son cerveau ou par son cerveau comme vous voulez. Je ne sentais pas son cœur.

Longtemps depuis mon accident, j’ai culpabilisé devant des personnes aux discours intellectuels, cultivant une sorte de complexe d’infériorité. Aujourd’hui, je savoure la chance d’avoir une pensée qui est vraiment la mienne même si elle peut parfois s’avérer très « émotionnelle », « arrosée » par mes larmes de tristesse ou de joie, qui saluent parfois mes défaites ou mes victoires. Dans tous les cas, ma pensée me révèle la valeur de ma parole, son poids, sa plénitude, sa richesse. L’aphasie m’aura permis de retrouver une langue, ma langue faisant vibrer tout mon être « parlant ».

Pour avoir vécu le fait de ne plus pouvoir me nommer, dire mon nom, mon adresse, ne plus pouvoir me distinguer parmi les autres parce que ne pouvant plus me différencier, je connais aujourd’hui la puissance de la parole, de ce qui nous verticalise, nous fonde. Même sans parole, nous pouvons encore nous relier au Son de notre être et cela peut être suffisant. Le Chant-Son de qui nous sommes même si notre corps se rebelle.

N’oubliez jamais cela, amis étudiants, vous qui peut-être accompagnerez des enfants, des personnes handicapées, des êtres en formation, nous sommes des êtres de « Chant-Son » même sans mots, même avec des troubles de la compréhension, de la mémoire. Ce qui est fondamental, c’est la manière dont nous pouvons nous relier par le cœur à cette chanson de l’autre que nous pouvons au fil de la rencontre écrire ou créer ensemble et délivrer ainsi la nôtre, aussi.

Voilà le message que j’aimerais vous adresser. Vous encourager à développer cette écoute du cœur dans l’établissement d’une véritable relation avec l’autre et établir ainsi un lien d’amour. Tout peut alors devenir une Œuvre d’Art et nous révéler les Artistes que nous sommes.

Bon cheminement à vous tous…

Camille LEGEAY, ce 26 mars 2009.





























La pensée comme voie d’éveil, Yvan Amar, éd. Du Relié, 2005

Voyage au-delà de mon cerveau, éd. Du Seuil, 2008