L’ART POUR LE DIRE

COMMUNIQUER PAR L’ART QUAND LE LANGAGE FAIT DEFAUT

(expression des sentiments chez des patients aphasiques)


Article paru dans Reliance, n° 25, septembre 2007, « La vulnéralité en images », éditions Erès




Privé de parole ; étranger dans sa propre langue ; maladroit avec ses mots, ses phrases . Impossibilité à dire, à maîtriser les mots qui arrivent à la place d’autres ou qui se transforment en jargon : c’est ainsi que l’aphasique ou le dément se fait entendre.

Et pourtant, il est toujours une personne qui a une vie, une histoire, des désirs, des sentiments…Tout ce qui fonde son identité ne peut plus être révélé, car c’est la parole et la conversation qui permettent à chacun de se révéler et d’avoir sa place sociale. La personne aphasique sent, ressent, s’interroge, a envie de participer et n’a plus les moyens. C’est bien le rôle de l’orthophoniste d’aider toute personne à communiquer. Il est plus aisé de trouver des moyens pour désigner tout ce qui a à faire au quotidien ( personnes, objets, lieux…) Mais comment aborder l’expression des sentiments et des émotions ? La dépression est bien présente , traitée médicalement, mais non parlée, par exemple. D’autres exemples de vécus psychologiques pourraient être cités. Ils sont laissés de côté : trop difficile à aborder sans les mots. Il fallait trouver des supports pour permettre à ces personnes « a-phasiques » de s’exprimer sur leur moi profond , leur permettre de retrouver une identité. C’est ainsi que nous avons demandé à un artiste peintre de représenter dans son langage plastique des sentiments et des émotions. C’était une démarche particulière pour lui mais qu’il a traité en artiste, absolument pas en thérapeute. Lorsque nous avons découvert les 35 planches en noir et blanc, nous avons immédiatement reconnu une continuité avec le reste de son œuvre, mais pour nous, une extraordinaire émotion s’en dégageait. Une grande liberté d’interprétation était possible. Une existence esthétique commençait pour ces mots perdu par nos patients. Nous l’avons partagée avec eux, personnes aphasiques ou démentes, qui avaient tant de mal à parler d’elles. D’emblée ce fut une rencontre. Pas de rejet, quelquefois même de l’émerveillement Avec quelques mots, quelques gestes, des mimiques, chacun pouvait faire émerger une part intérieure, une part de son histoire, en rappelant un souvenir, en exprimant le plaisir du regard, le doute, la peur…En deçà des mots par la médiation de l’œuvre d’art, nous avions le sentiment que ces personnes partageaient une expérience esthétique.

Mais pourquoi ce pouvoir de l’image d’art ? Sans doute parce que, comme le pensait John Dewey, l’expérience esthétique touche au plus profond de l’expérience humaine, en ce lieu où la raison ne s’est pas séparée de l ‘émotion, l’intelligence de la sensibilité.

Dans les pages suivantes, en regard de quelques œuvres de Joël Desbouiges, les paroles recueillies et restituées de quelques-uns de nos patients.


Mireille Li-Kerlan




Mireille Li-Kerlan est orthophoniste, chargée de cours au Centre de Formation des orthophonistes de l’université de Besançon.


Joël Desbouiges est peintre et professeur à l'Ecole des Beaux Arts de Besançon, créateur d'une importante oeuvre picturale. Dernière exposition : « Après Rembrandt » et « Massacre », Galerie Brun Léglise, Paris.






Vous vous appelez Danièle, vous avez 65 ans. La vieillesse vous hante, surtout depuis que vous êtes malade et impuissante pour dire vos pensées avec vos mots. Avec les quelques mots que la maladie vous laisse, vous essayez de me dire et voilà ce que je comprends : « Une dame âgée. Je ne suis pas encore si vieille. Mais c’est un peu effrayant de vieillir… J’ai peur, parfois, de la vieillesse… Elle pense, cette femme….. Mais quand les pensées tourmentent… ».







:

Vous êtes aphasique, vous comprenez tout. Vous pourriez dire mais les mots ne sortent pas. Avec vos quelques mots nous dialoguons. Je saisis vos mots comme des appuis au dessus du vide : « Une échelle… on peut monter, aller vers l’inconnu… On ne sait pas… Mais là avec mon fauteuil… » Vous faites un geste.








Pour vous les mots sont si difficiles à saisir et ne cesse de fuir les uns après les autres ; mais cette fois-ci vous parlez comme d’un seul souffle :  « On marche droit devant soi dans cette belle allée. Et puis ce papillon qui vole.. Il va loin. Vers le bonheur ».





Cette image parle à votre mémoire comme à celle des gens de votre génération :

- « Les barbelés, les gens traités comme des b^tes, empêchés cde sortir. C’était la guerre. J’y repense.. . ».

- Oui, la guerre. Les camps… ça m’intéressait. L’histoire. Je me suis intéressée à l’histoire ».





- « Je suis en colère : le calme est détruit.






Vous redémarriez dans votre vie : une nouvelle compagne, une nouvelle maison, un métier que vous aimiez et puis soudain l’AVC :  «  Là c’est bien solide, en bas, bien enraciné. Mais quel tourment dans la tête… La folie ? »





- « ça pourrait être tranquille. Cela me rappelle des vacances, des moments heureux avec ma femme.

- Oui, quand j’étais enfant et qu’on allait aux champignons.

- Oui, mais maintenant, on est enfermés…. des barbelés… ».





- « Un arbre beau à voir…. mais il y a une barrière….entre nous et …en dessous… ces casiers noirs, tristes, vides …comme ma tête.

- Moi, je ne veux pas la voir , cette menace. C’est beau , en bas ».





Cette fois là du fond de l’aphasie vous m’avez parlé longuement même si vous cherchiez vos mots, même si vous deviez parfois reprendre ceux qui sortaient déformés : « C’est beau. Des palissades. Il y en avait comme ça…quand on gardait les bêtes, enfant. Nos parents nous donnaient à garder les bêtes. Les enfants on s’amusait, mais on s’aidait pour rattraper les bêtes ».





« On monte et après ?... Non, on ne sait pas ce qui peut arriver…. ».





« Une fenêtre éclairée. C’est bien le soir, quand on allume. C’est rassurant ».