2 L'individu et le « malaise de la modernité »
On partira pour poursuivre la réflexion du paradoxe de la modernité, tel que les analyses précédentes conduisent à le dégager : l'individu – l'individualisme – est à la fois la valeur centrale de la culture moderne (culture entendue ici en un sens quasi anthropologique, comme manière d'être, de vivre, de penser et de sentir) et le coeur de ses difficultés, de ses doutes et de ses désarrois. Rappelons que notre hypothèse est que la notion de « développement personnel », ses visées et ses pratiques, sa place dans notre culture, doit être examinée dans ce contexte. Avant d'en venir à la lecture de l'ouvrage majeur de Charles Taylor, Les sources du moi, dont on verra comment il conforte philosophiquement notre hypothèse, nous nous arrêterons au diagnostic d'un « malaise de la modernité », dans lequel l'enquête de Charles Taylor sur les origines du moi trouve une bonne part de ses motivations.
2.1. Le diagnostic du « malaise de la modernité ». Charles Taylor
Analyse et commentaire de Malaise de la modernité, chapitre 1., « Trois malaises » (p. 9 sq., éditions du Cerf).
Le propos de CT porte sur : « certains malaises de la modernité », i.e « des traits caractéristiques de la culture contemporaine que les gens perçoivent comme un recul ou une décadence, en dépit du « progrès » de notre civilisation » (p. 9).
Trois malaises sont repérés et feront l'objet de l'analyse du philosophe :
2.1.1. L'individualisme (p. 10/12)
Une conquête à laquelle nul ne renoncerait.. parce que nul ne renoncerait à ce qui fonde sa liberté, mais qui nous a coupé « des anciens horizons moraux », et de l'ordre dans lequel les choses et les êtres font « immédiatement » sens. Soulignons les guillemets : cet ordre est bel et bien un ordre culturel, historique, et non naturel : celui des sociétés traditionnelles.
Paradoxalement, la liberté conquise nous contraint à affronter une question que l'ordre imposé, déjà là, ne posait pas : celle du sens, du sens du monde et de la vie sociale. Chaque chose et chaque être ayant « leur place dans la chaîne des êtres », cette place « leur conférait un sens » (p. 11).
Les conséquences pour chacun, pour l'individu, pour la vie humaine sont au coeur des analyses de Taylor :
perte du sens de l'idéal
perte de la perspective d'un but
règne des « petits et vulgaires plaisirs » qui devaient constituer selon Tocqueville le destin de la culture démocratique.
Pour résumer la teneur de ce premier « malaise de la modernité », Taylor évoque « la face sombre de la modernité » : « La face sombre de l'individuamisme tient à un repliement sur soi, qui aplatit et rétrécit nos vies, qui en appauvrit le sens et nous éloigne du souci des autres et de la société » (p. 12).
2.1.2. La primauté de la raison instrumentale
C'est pour Taylor « un phénomène important et inquiétant de l'époque moderne ». Il en résume brièvement mais très efficacement la nature : « L'efficacité maximale, la plus grande productivité mesurent la réussite » (p. 12).
Comment se manifeste ce « règne » ?
« Tout peut être repensé en fonction de la quête du bonheur et du bien-être des individus » (p. 13). On en cherchera des exemples...
« Les créatures qui nous entourent... se dégradent en matières premières ou en moyens assujettis à nos fins » (Idem).
« La raison instrumentale menace de prendre entièrement possession de nos vies » (Idem).
« Le prestige qui auréole la technologie nous fait chercher des solutions technologiques alors même que l'enjeu est d'un tout autre ordre » (p. 14).
« Le caractère de plus en plus éphémères des objets courants [fait que] la réalité et la solidité du monde humain... se trouveent menacées dans lemonde des commodités modernes » (p. 15).
Sommes-nous donc sous la coupe de mécanismes impersonnels, sous l'emprise de la « cage de fer » (Max Weber) ? Non, estime Taylor, notre marge de liberté n'est pas nulle, encore faut-il que la réflexions sur les fins ne soit pas oubliée au profit des moyens.
2.1.3. Le « despotisme doux »
Le troisième « malaise » emprunte à nouveau à Tocqueville : « Dans une société formée d'ndividus « renfermés dans la solitude de leur propre coeur »...., c'est la porte ouverte à une forme nouvelle et typiquement moderne de despotisme, que Tocqueville appelait « despotisme doux ». Il ne s'agira pas d'une tyrannie fondée comme autrefois sur la terreur et l'oppression... Mais, en réalité, tout sera régi par un « immense pouvoir tutélaire » sur lequel les gens auront peu de contrôle » (p. 17).
En résumé, « tels sont les trois malaises de la modernité. Le premier concerne ce qu'on pourrait appeler une perte du sens : la disparition des horizons moraux. Le deuxième concrne l'éclipse des fins, face à une raison instrumentale effrénée. Et le troisième porte sur la perte de la liberté » (p. 18).
On réffléchira à partir de là à la vogue du développement personnel : en quoi le propos de Taylor peut-il nous aider à en saisir la nature, le sens et les enjeux ?
2.2 L'individu et la problématique de l'authenticité. Authenticité et personne
Analyse et commentaire de Malaise de la modernité, chapitre 2 « Un débat mal engagé », et chapitre 3 « Les sources de l'authenticité ».
2.2.1 Par-delà l'idéologie de l'épanouissement de soi
L'individualisme contemporain connaît de nombreuses critiques. La polémique à son sujet en France (cf. Kinkielkraut) fait écho aux débats américains lancés par le livre de Allan Bloom, L'âme désenchantée, dénonçant l'idéologie de l'épanouissement de soi dans la jeunesse américaine. L'originalité de la pensée de Taylor est de prendre la mesure de ces critiques, tout en cherchant à dégager de cette idéologie sa valeur, sa vérité perverties : Bloom, écrit-il, « ne semble pas reconnaître [sous l'idéologie de l'épanouissement de soi] l'idéal moral puissant qui est à l'oeuvre ici, si dégradée et si travestie qu'en soit l'expression » (p. 23).
Le thème de l'épanouissement de soi semble bien s'enfermer dans une impasse relativiste; Selon cette perspective, « chacun ou chacune possède ses propres « valeurs » dont il est impossible de discuter » (p. 21) ; « chacun a le droit d'organiser sa propre vie en fonction e c equ'il juge vraiment important et valable » (p. 22).
Mais selon Taylor, ce thème renvoie à une vraie valeur, dont il convient de dégager la portée, et qu'il faut restituer la nature morale face aux perversions dont elle est l'objet : l'authenticité. « Nous devons comprendre la force morale qui se dissimule derrière ces idées d'accomplissement de soi » (p. 21).
Il faut donc commencer par là : Que cherchons-nous dans la quête de l'authenticité, en quoi est-ce une valeur cardinale ?
« L'idéologie de l'authenticité » masquerait donc « la force morale » de « l'idéal de l'authenticité ». En professant :
« Un relativisme san consistance », qui interdit de « défendre avec force quelque idéal moral que ce soit. Car cela présupposerait qu'il existe des formes de vie plus élevées que d'autres, [ce qu'une] culture fondée sur la tolérance de toute forme d'épanopuissement individuel refuse de reconnaître » (p. 25). Il faut souligner ce point : pas de moral sans l'idée « qu'il existe des formes de vie plus élevées », sans hiérarchies des formes de vie. Reboul disait-il autre chose en rappelant qu'une valeur est « ce qui vaut la peine » ?
Un « libéralisme de la neutralité », qui entend rester neutre sur les questions qui concernent « la nature d'une bonne vie »
Un subjectivisme moral : une « façon de voir qui veut que les positions morales ne soient pas du tout fondées sur la raison ou la nature des choses, mais que chacun de nous les adopte pour des motifs purement subjectifs » (p. 26).
Une allégeance à « la vogue des explications par les sciences sociales » (p. 27).
On trouvera et commentera un résumé de ces analyses à la fin du chapitre (p. 29/31).
2.2.2 Pour une généalogie de l'idéal d'authenticité
Comment restaurer l'idéal contre l'idéologie qui le pervertit ? En remontant « aux sources de l'autenticité ».C'est ce à quoi se consacre le grand oeuvre de C. Taylor, Sources of the Self, Les sources du moi. Le chapitre 3 de Malaise de la modernité en donne un aperçu en quelques pages. Ce point du cours en sera donc une lecture et un commentaire quasi littéral, et bien sûr une invitation à lire particulièrement les 3 premiers chapitres..
Pour prolonger cette lecture, on s'interrogera à nouveau sur les éclairages qu'apportent incidemment les analyses de Taylor à notre réflexion sur la vogue du développement personnel