1. L'individualisme et la question du sujet
Il faut donc faire ce détour philosophique nécessaire. Nous prendrons plus particilièrement appui dans un pemier temps sur la synthèse très claire que propose Alain Renaut de l'individualisme, de son histoire philosophique, et des interrogations qu'il soulève; des questions qu'il nous pose.
1.1 L'individu comme principe et
valeur. Conséquences philosophiques et politiques
1.1.1. Que faut-il entendre par
« individualisme ?
Commençons tout simplement par revenir sur cette
définition : l'individualisme, au sens philosophique, est
« l'affirmation de l'individu comme principe et
comme valeur ».
Elle invite en premier lieu à distinguer
le sentiment de l'individualité, d'être un
individu distinct, séparé, etc. Cette cosncience
là vraisemblablement apparteint à l'humanité
depuis la nuit des temps.
Charles Taylor dit cela avec un joyeux humour :
« On peut probablement croire en toute confiance qu'à un certain niveau les êtres humains, en tout temps et en tout lieu, ont partagé un sens très analogue du « moi » et du « mien ». Au paléolithique, quand un groupe de chasseurs encerclaient un mamouth, que l'attaque avortait et que l'animal fonçait vers le chasseur A, il est vraisemblable qu'ujne pensée du genre « je sis cuit » traversait l'esprit de A. Et lorsqu'au dernier moment, la bête terrifiante bifurquait sur la gauche pour écraser B, A devait sans doute éprouver un sentiment de soulagement mêlé de compassion pour le malheureux B Autrement dit, les membres du groupe devaient éprouver à peu près le même sentiment que celui que nous aurions éprouvé à leur place : il y a ici une personne et ici une autre, et le fait que celle-ci survit et s'épanouit dépend du ait qu'elle est celle dont le mamouth n'a pas piétiné le corps ».
C. Taylor, Les sources du moi, p. 153.
Mais cet individu là n'est pas nécessairement
affirmé comme principe et comme valeur.
Que veut dire « principe », ici ? Et valeur
?
L'individualisme en ce sens philosophique et
culturel là n'a donc pas toujours existé. C'est
une conception de l'humanité qui
s'établit clairement à partir de l'humanisme de la Renaissance. Alain
Renaut en expose ainsi la spécificité :
« Que suppose cette conception et cette valorisation de
l'humanité comme capacité
d'autonomie, qui vont être constitutives de l'humanisme
moderne et conduire, par un trajet complexe, à l'affirmation
de l'individu comme principe ? Ce qui, de ce point de vue,
définit intrinséquement la modernité, c'est sans
doute la manière dont l'être humain est conçu et
affirmé comme la source de ses représentations et de ses
actes,
comme leur
fondement (subjectum, sujet) ou
encore comme leur auteur : l'homme de l'humanisme est celui qui n'entend plus
recevoir ses normes et ses lois ni de la nature des choses, ni de
Dieu, mais qui prétend les fonder lui-même à
partir de sa raison et de sa volonté. Ainsi, le droit naturel
moderne sera-t-il un droit « subjectif »,
posé et défini par la raison humaine (rationalisme
juridique), et non plus un droit « objectif »
inscrit dans un quelconque ordre immanent ou transcendant au monde.
Ainsi encore, les sociétés modernes se
concevront-elles, dans le registre politique, comme pleinement
auto-instituées à travers un schème
contractualiste : l'humanisme juridiques des Modernes, appliquant au
droit la conviction que l'homme est
principe de toute normativité,
tiendra en ce sens pour acquis que c'est l'homme qui est l'auteur de
son droit, et que ce droit ne s'affirme qu'à travers sa
fondation sur l'accord « contractuel » des
parties concernées. Bref, selon la formule de Sartre :
« L'homme n'a d'autre législateur que
lui-même »... [Aussi l'autonomie], ce pouvoir de
choix, constitutif dela liberté des Modernes, ne saurait avoir
de signification que sur fond d'une contingence absolue de l'avenir,
d'une indétermination, voire d'un désordre du
monde » (Ibid., pp.
6/8)
1.1.2. Les dimensions historiques et culturelles de la question
L'individualisme au sens où nous y réfléchissons ici est donc historiquement et culturellement situé. Il est associé à la modernité, à la culture moderne, par opposition à la culture traditionnelle, et en constitue même la part dinstinctive pour beaucoup d'analystes. Mais alors, en quoi l'autonomie qui le caractérise est-elle « moderne » ? Faut-il comprendre que les Anciens, et tous les individus des sociétés traditionnelles n'étaient pas, ne sont pas « autonomes » ? La liberté des Modernes diffèrent-elles à ce point de la liberté des Anciens ?
La thèse en effet est commune à de nombreux philosophes
et analystes, comme le résume A. Renaut dans les 8
premières pages de
L'individu.
En voici une formulation sous la plume de Louis Dumont :
« Quand nous parlons d'« individu », nous désignons deux choses à la fois : un objet hors de nous, et une valeur. La comparaison nous oblige à distinguer analytiquement ces deux aspects : d'un côté le sujet empirique parlant, pensant et voulant, soit l'échantillon individuel de l'espèce humaine, tel qu'on le rencontre dans toutes les sociétés, de l'autre l'être moral indépendant, autonome, et par suite essentiellement non social, qui porte nos valeurs suprêmes et se rencontre en premier lieu dans notre idéologie moderne de l'homme et de la société. De ce point de vue, il y a deux sortes de sociétés. Là où l'individu est la valeur suprême je parle d'individualisme ; dans le cas opposé, où la valeur se trouve dans la société comme un tout, je parle de holisme ».
Louis Dumont, Essais sur l'individualisme, p. 37 (dans
l'édition Points/Seuil).
De façon assez proche Charles Taylor oppose l'inscription des
individus dans un ordre cosmique, propre aux sociétés
traditionnelles, et la déliaison des individus modernes. Voir
noamment les premièrespages de Le malaise de la
modernité.
Une façon de comprendre cette opposition est d'en revenir
à la question de l'éducation et de la formation :
Qu'est-ce qu'éduquer, qu'est-ce que former dans une
société traditionnelle ? Qu'est-ce qu'éduquer,
qu'est-ce que former dans une société moderne ?
Ces interrogations renvoient à une question capitale, ou
plutôt à une
problématique capitale : la problématique de
la culture moderne, au sens de la Bildung, comme culture et effet de
la culture, formation de soi. Alain Renaut la formule en ces termes :
[Les questions que soulèvent l'individualisme] ont assurément un soubassement philosophique. Elles ont aussi une portée pratique, et tout particulièrement politique. A l'époque de la grand réconciliation politique des opposés autour des valeurs modernes de la démocratie, j'ai fini par me convaincre qu'il fallait reposer la qustion de savoir ce qu'il peut et doit en être d'une culture authentiquement démocratique (moderne). Par une telle question, j'entends non pas tant celle de la démocratisation d ela culture (qui se règle par le nombre des bibliothèques de quartiers ou la définition des conditions d'accès à l'Université) que celle de la déterminatioN proprement démocratique d'une culture. Si chacun perçoit en effet et sans trop de peine ce que pourrait être une culture aristocratique, axée sur les principes et les valeurs de la tradition et de la hiérarchie, je crains que l'on ne discerne plus confusément ce que serait les principes et les valeurs d'une culture démocratique : sans doute aperçoit-on qu'une telle culture a quelque chose à voir avec la fondation des normes et des lois dans un certain rapport de l'homme avec lui-même, mais il reste énigmatique de dégager à quelles conditions ce rapport de l'homme avec lui-même peut être producteur de normes et de lois ».
. Renaut, L'individu, pp. 16/17.
Quoi qu'il en soit, de notre point de vue, cette problématique tourne autour de 2 ou 3
points essentiels :
1) L'individu est nécessairemnt au
coeur de la culture
« démocratique », du dispositif
culturel de la moernité
2) Cette culture est nécessairement
marquée d'une forme d'incertitude radicale : pas
d'autre fondement que soi-même. Elle se tient
nécessairement « sur fond d'une contingence absolue
de l'avenir, d'une indétermination voire d'un désordre
du monde », comme l'écrit A. Renaut (p. 5/6). Une
part du « malaise de la modernité »,
à cet égard, lui est inhérent, substantiel.
3) C'est armé de ces considérations qu'il faut regarder
le « développement personnel ». Il
participe bien du dispositif culturel de la modernité, dans
toute sa complexité, pour le meilleur et pour le pire,
dans ses pleins et ses vides, et il en est du même coup un « analyseur » particulièrement intéressant et prometteur.
1.2. L'individualisme, une dynamique
contradictoire des sociétés modernes : l'analyse
d'Alexis de Tocqueville
1.2. L'individualisme, une
dynamique contradictoire des sociétés modernes :
l'analyse d'Alexis de Tocqueville
Ainsi donc, dans sa signification pleine comme dans les enjeux qui
s'y trouvent engagés, la notion d'individualisme doit
être regardée comme l'un des
traits majeurs de la démocratie, et même selon la
formule d'Alain Renaut « la détermination la plus
propre de la culture démocratique » (Op. Cit., p.
18).
C'est pourquoi la problématique contemporaine et les
débats qu'elle suscite ont redonné à la
pensée de Alexis de Tocqueville (1805-1859), et plus
particulièrement à son oeuvre majeure De la
démocratie en Amérique, une très vive
actualité.
Les ouvrages et les sites consacrés à l'oeuvre et
à la biographie de Tocqueville sont nombreuses. Voici par
exemple l'adresse d'un site où on pourra en lire un bref
aperçu :
http://www.cvm.qc.ca/encephi/contenu/philoso/tocqueville.htm
Ou encore celle de l'article qu'y consacre Wikipédia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Alexis_de_Tocqueville
La rédaction du premier tome de son célèbre
ouvrage De la démocratie en Amérique
a été entreprise
en 1835, au retour d'un voygage d'études de neuf mois aux
Etats-Unis. Cette publication connait un très grand
succès. Tocqueville publiera le second tome en 1840.
C'est l'oeuvre d'un libéral engagé, d'origine
aritocratique, néanmoins attaché aux idées
d'égalité des conditions entre les êtres humains,
admirateur et défenseur du régime démocratique,
mais analyste lucide et inquiet des mécanismes internes qui la
rongent et la menacent. Tocqueville en effet croit pouvoir
dégager au sein du régime démocratique une
contradiction interne : l'individualisme est
à la fois le coeur de la dynamisme émancipatrice propre
à la démocratie, et en même temps ce dont le
développement menace cette émancipation
même.
C'est donc le diagnostic et l'analyse de cette contradiction, ainsi
que les remèdes envisagés, qui donnent à la
pensée de Tocqueville l'actualité qui est la sienne, et
expliquent sa place dans le débat contemporain. Afin de
l'expliciter, on lira les deux textes suivants, extraits du tome 2 de
l'ouvrage.
Texte 1 : La démocratie et la passion de
l'égalité
La première et la plus vive des passions que
l'égalité des conditions fait naître, je n'ai pas
besoin de le dire, c'est l'amour de cette même
égalité. On ne s'étonne donc pas que j'en parle
avant toutes les autres.
Chacun a remarqué que, de notre temps, et spécialement en France, cette passion de l'égalité prenait chaque jour une place plus grande dans le coeur humain. On a dit cent fois que nos contemporains avaient un amour bien plus ardent et bien plus tenace pour l'égalité que pour la liberté; mais je ne trouve point qu'on soit encore suffisamment remonté jusqu'aux causes de ce fait. Je vais l'essayer.
On peut imaginer un point extrême où la liberté et l'égalité se touchent et se confondent.
Je suppose que tous les citoyens concourent au gouvernement et que chacun ait un droit égal d'y concourir.
Nul ne différant alors de ses semblables, personne ne pourra exercer un pouvoir tyrannique; les hommes seront parfaitement libres, parce qu'ils seront tous entièrement égaux; et ils seront tous parfaitement égaux parce qu'ils seront entièrement libres. C'est vers cet idéal que tendent les peuples démocratiques. Voilà la forme la plus complète que puisse prendre l'égalité sur terre; mais il en est mille autres, qui, sans être aussi parfaite, n'en sont guère moins chères à ces peuples.
L'égalité peut s'établir dans la société civile, et ne point régner dans le monde politique. On peut avoir le droit de se livrer aux mêmes plaisirs, d'entrer dans les mêmes professions, de se rencontrer dans les mêmes lieux; en un mot, de vivre de la même manière et de poursuivre la richesse par les mêmes moyens, sans prendre tous le même part au gouvernement.
Une sorte d'égalité peut même s'établir dans le monde politique, quoique la liberté politique n'y soit point. On est l'égal de tous ses semblables, moins un, qui est, sans distinction, le maître de tous, et qui prend également, parmi tous, les agents de son pouvoir.
Il serait facile de fiare plusieurs autres hypothèses suivant lesquelles une fort grande égalité pourrait aisément se combiner avec des institutions plus ou moins libres, ou même avec des institutions qui ne le seraient point du tout.
Quoique les hommes ne puissent devenir absolument égaux sans être entièrement libres, et que par conséquent l'égalité, dans son degré le plus extrême, se confonde avec la liberté, on est donc fondé à distinguer l'une de l'autre.
Le goût que les hommes ont pour la liberté et celui qu'ils ressentent pour l'égalité sont, en effet, deux choses distinctes, et je ne crains pas d'ajouter que, chez les peuples démocratiques, ce sont deux choses inégales.
Si l'on veut y faire attention, on verra qu'il se rencontre dans chaque siècle un fait singulier et dominant auquel les autres se rattachent; ce fait donne presque toujours naissance à une pensée mère, ou à une passion principale qui finit ensuite par attirer à elle et par entraîner dans son cours tous les sentiments et toutes les idées. C'est comme le grand fleuve vers lequel chacun des ruisseaux environnants semble courir.
La liberté s'est manifestée aux hommes dans différents temps et sous différentes formes; elle ne s'est point attachée exclusivement à un état social, et on la rencontre autre part que dans les démocraties. Elle ne saurait donc former la caractère distinct des siècles démocratiques
Le fait particulier et dominant qui singularise ces siècles, c'est l'égalité des conditions; la passion principale qui agite les hommes dans ces temps-là, c'est l'amour de cette égalité.
Ne demandez point quel charme singulier trouvent les hommes des âges démocratiques à vivre en égaux, ni les raisons particulières qu'ils peuvent avoir de s'attacher si obstinément à l'égalité plutôt qu'aux autres biens que la société leur présente: l'égalité forme le caractère distinctif de l'époque où ils vivent; cela seul suffit pour expliquer qu'ils la préfèrent à tout le reste.
Mais indépendamment de cette raison, il en est plusieurs autres qui, dans tous les temps, porteront habituellement les hommes à préférer l'égalité à la liberté.
Si un peuple pouvait jamais parvenir à détruire ou seulement à diminuer lui-même dans son sein l'égalité qui y règne, il n'y arriverait que par de longs et pénibles efforts. Il faudrait qu'il modifiât son état social, abolit ses lois, renouvelât ses habitudes, altérât ses moeurs. Mais, pour perdre la liberté politique, il suffit de ne pas la retenir, et elle s'échappe.
Les hommes ne tiennent donc pas seulement à l'égalité parce qu'elle leur est chère; ils s'y attachent encore parce qu'ils croient qu'elle doit durer toujours.
Que la liberté politique puisse , dans ses excès, compromettre la tranquillité, le patrimoine, la vie des particuliers, on ne rencontre point d'hommes si bornés et si légers qui ne le découvrent. Il n'y a, au contraire, que les gens attentifs et clairvoyants qui aperçoivent les périls dont l'égalité nous menace, et d'ordinaire ils évitent de les signaler. Ils savent que les misères qu'ils redoutent sont éloignés, et ils se flattent qu'elles n'atteindront que les générations à venir, dont la génération présente ne s'inquiète guère. Les maux que la liberté amène quelquefois sont immédiats; ils sont visibles pour tous, et tous, plus ou moins, les ressentent. Les maux que l'extrême égalité peut produire ne se manifestent que peu à peu; ils s'insinuent graduellement dans le corps social; on ne les voit que de loin en loin, et, au moment où ils deviennent le plus violents, l'habitude a déjà fait qu'on ne les sent plus.
Les biens que la liberté procure ne se montrent qu'à la longue, et il est toujours facile de méconnaître la cause qui les fait naître.
Les avantages de l'égalité se font sentir dès à présent, et chaque jour on les voit découler de leur source.
La liberté politique donne de temps en temps, à un certain nombre de citoyens, de sublimes plaisirs.
L'égalité fournit chaque jour une multitude de petites jouissances à chaque homme. Les charmes de l'égalité se sentent à tous moments, et ils sont à la portée de tous; les plus nobles coeurs n'y sont pas insensibles, et les âmes les plus vulgaires en font leurs délices. La passion que l'égalité fait naître doit donc être tout à la fois énergique et générale.
les hommes ne sauraient jouir de la liberté politique sans l'acheter par quelques sacrifices, et ils ne s'en emparent jamais qu'avec beaucoup d'efforts. Mais les plaisirs que l'égalité procure s'offrent d'eux-mêmes. Chacun des petits incidents de la vie privée semble les faire naître, et, pour les goûter, il ne faut que vivre.
Les peuples démocratiques aiment l'égalité dans tous les temps, mais il est toujours de certaines époques où ils poussent jusqu'au délire la passion qu'ils ressentent pour elle. Ceci arrive au moment où l'ancienne hiérarchie sociale, longtemps menacée, achève de se détruire, après une dernière lutte intestine, et que les barrières qui séparaient les citoyens sont enfin renversées. Les hommes se précipitent alors sur l'égalité comme sur une conquête, et ils s'y attachent comme à un bien précieux qu'on veut leur ravir. La passion d'égalité pénètre de toutes parts dans le coeur humain, elle s'y étend, elle le remplit tout entier. Ne dites point aux hommes qu'en se livrant aussi aveuglément à une passion exclusive, ils compromettent leurs intérêts les plus chers; ils sont sourds. Ne leur montrez pas la liberté qui s'échappe de leurs mains tandis qu'ils regardent ailleurs; ils sont aveugles, ou plutôt ils n'aperçoivent dans tout l'univers qu'un seul bien digne d'envie.
Ce qui précède s'applique à toutes les nations démocratiques. Ce qui suit ne regarde que nous-mêmes.
Chez la plupart des nations modernes, et en particulier chez tous les peuples du continent de l'Europe, le goût et l'idée de la liberté n'ont commencé à naître et à se développer qu'au moment où les conditions commençaient à s'égaliser, et comme conséquence de cette égalité même. Ce sont les rois absolus qui ont le plus travaillé à niveler les rangs parmi leurs sujets. Chez ces peuples, l'égalité a précédé le liberté; l'égalité était donc un fait ancien, lorsque la liberté était encore une chose nouvelle; l'une avait déjà créé des opinions, des usages, des lois qui lui étaient propres, lorsque l'autre se produisait seule, et pour la première fois, au grand jour. Ainsi, la seconde n'était encore que dans les idées et dans les goûts, tandis queb la première avait déjà pénétré dans les habitudes, s'était emparée des moeurs, et avait donné un tour particulier aux moindres actions de la vie. Comment s'étonner si les hommes de nos jours préfèrent l'une à l'autre?
Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l'aiment, et ils ne voient qu'avec douleur qu'on les en écarte. Mais ils ont pour l'égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible; ils veulent l'égalité dans la liberté, et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l'asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l'aristocratie.
Ceci est vrai dans tous les temps, et surtout dans le nôtre. Tous les hommes et tous les pouvoirs qui voudront lutter contre cette puissance irrésistible seront renversé et détruits par elle. De nos jours, la liberté ne peut s'établir sans son appui, et le despotisme lui-même ne saurait régner sans elle.
A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique,
Tome II, Deuxième partie : « Influence de la démocratie sur les sentiments des Américains »
Chapitre premier : Pourquoi les peuples démocratiques montrent un amour plus ardent et plus durable pour l'égalité que pour la liberté.
Texte 2 : L'individualisme, une menace ?
J'ai fait voir comment, dans les siècles
d'égalité, chaque homme cherchait en lui-même ses
croyances; je veux montrer comment, dans les mêmes
siècles, il tourne tous ses sentiments vers lui seul.
L'individualisme est une expression récente qu'une idée nouvelle a fait naître. Nos pères ne connaissaient que l'égoïsme.
L'égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l'homme à ne rien rapporter qu'à lui seul et à se préférer à tout.
L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l'écart avec sa famille et ses amis; de telle sorte que, après s'être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même.
L'égoïsme naît d'un instinct aveugle; l'individualisme procède d'un jugement erroné plutôt que d'un sentiment dépravé. Il prend sa source dans les défauts de l'esprit autant que dans les vices du coeur.
L'égoïsme dessèche le germe de toutes les vertus, l'individualisme ne tarit d'abord que la source des vertus publiques; mais, à la longue, il attaque et détruit toutes les autres et va enfin s'absorber dans l'égoïsme.
L'égoïsme est un vice aussi ancien que le monde. Il n'appartient guère plus à une forme de société qu'à une autre.
L'individualisme est d'origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions s'égalisent.
Chez les peuples aristocratiques, les familles restent pendant des siècles dans le même état, et souvent dans le même milieu. Cela rend, pour ainsi dire, toutes les générations contemporaines. Un homme connaît presque toujours ses aïeux et les respecte; il croit déjà apercevoir ces arrière-petits-fils, et il les aime. Il se fait volontiers des devoirs envers les uns et les autres, et il lui arrive fréquemment de sacrifier ses jouissances personnelles à ces êtres qui ne sont plus ou qui ne sont pas encore.
Les institutions aristocratiques ont, de plus , pour effet de lier étroitement chaque homme à plusieurs de ses concitoyens.
Les classes étant fort distinctes et immobiles dans le sein d'un peuple aristocratique, chacune d'elles devient pour celui qui en fait partie une sorte de petite patrie, plus visible et plus chère que la grande.
Comme, dans les sociétés aristocratiques, tous les citoyens sont placés à poste fixe, les une au-dessus des autres, il en résulte encore que chacun d'entre eux aperçoit toujours plus haut que lui un homme dont lla protection lui est nécessaire, et plus bas il en découvre un autre dont il peut réclamer le concours.
Les hommes qui vivent dans les siècles aristocratiques sont donc presque toujours liés d'une manière étroite à quelque chose qui est placé en dehors d'eux, et ils sont souvent disposés à s'oublier eux-mêmes. Il est vrai que, dans ces mêmes siècles, la notion générale du semblable est obscure, et qu'on ne songe guère à s'y dévouer pour la cause de l'humanité; mais on se sacrifie souvent à certains hommes.
Dans les siècles démocratiques, au contraire, où les devoirs de chaque individu envers l'espèce sont bien plus clairs, le dévouement envers un homme devient plus rare: le lien des affections humaines s'étend et se desserre.
Chez les peuples démocratiques, de nouvelles familles sortent dans cesse du néant, d'autres y retombent sans cesse, et toutes celles qui demeurent changent de face; la trame des temps se rompt à tout moment, et le vestige des générations s'efface. On oublie aisément ceux qui vous ont précédé, et l'on n'a aucune idée de ceux qui vous suivront. Les plus proches seuls s'y intéressent.
Chaque classe venant à se rapprocher des autres et à s'y mêler, ses membres deviennent indifférents et comme étrangers entre eux. L'aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part.
À mesure que les conditions s'égalisent, il se rencontre un plus grand nombre d'individus qui, n’étant plus assez riches ni assez puissants pour exercer une grande influence sur le sort de leurs semblables, ont acquis cependant ou ont conservé assez de lumières et de biens pour pouvoir se suffire à eux-mêmes. Ceux-là ne doivent rien à personne, ils n'attendent pour ainsi dire rien de personne; ils s'habituent à se considérer toujours isolément, ils se figurent volontiers que leur destinée tout entière est entre leurs mains.
Ainsi, non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains; elle le ramène sans cesse vers lui et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre coeur.
A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique,
Tome II, Deuxième partie : « Influence de la démocratie sur les sentiments des Américains ».
Chapitre II : De l'individualisme dans les pays démocratiques.
Pour tenter de résumer la pensée de Tocqueville, nous suivrons ici l'exposé de Alain Renaut (Cf. L'individu, pp. 18 sq.)
a) « L'égalité contre la
hiérarchie » : Selon Tocqueville,
« l'individualisme se confond avec
le processus d'égalisation des
conditions » (p. 19). Ce processus a
trouvé sa pleine expression dans la déclaration des
droits de l'homme, comme déclaration d'abolition des
privilèges. Fin d'un monde dans lequel chacun trouve sa place
prédeéterminée dans un ordre hiérachique
déjà là et immuable. Fin, en d'autres termes, du
monde de la tradition
b) « Liberté contre
tradition » : L'autonomie des modernes s'oppose à
l'hétéronomie de la
tradition. Celle ci s'impose à l'individu, de
l'extérieur, d'en haut, « sa ns qu'il l'ait choisie
ni par conséquent fondée sur sa propre volonté.
Elle s'impose comme s'impose un ordre
« naturel ».Comme le remarque Alain Renaut, cette
rupture « démocratique » avec un ordre
hérité imposé s'effectue autant sur le plan
politique que sur le plan esthétique : « les divers
mouvements d'avant-garde s'inscriront dans cette tendance à
critiquer tout contenu préjugé et hérité
au nom de la liberté des individus,
au nom de leur créativité ou de leur
épanouissement » (p. 21).
L'individu y est bien valeur, la
valeur ultime : « dans la logique de
l'égalité, un homme vaut un homme » (p. 22).
L'individu y est bien principe : « dans la logique de la liberté, seul l'homme peut être lui-mêmem la source de ses normes et de ses lois » (Idem).
c) Oui, mais : l'égalité contre la liberté ? Relisons ici le thème central du texte précédent : « L'individualisme est d'origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions s'égalisent... À mesure que les conditions s'égalisent, il se rencontre un plus grand nombre d'individus qui, n’étant plus assez riches ni assez puissants pour exercer une grande influence sur le sort de leurs semblables, ont acquis cependant ou ont conservé assez de lumières et de biens pour pouvoir se suffire à eux-mêmes. Ceux-là ne doivent rien à personne, ils n'attendent pour ainsi dire rien de personne; ils s'habituent à se considérer toujours isolément, ils se figurent volontiers que leur destinée tout entière est entre leurs mains.
Ainsi, non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains; elle le ramène sans cesse vers lui et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre coeur.
Telle est donc le coeur de l'inquiétude (et de la critique)
chez Tocqueville : « L'atomisation du
social », selon la formule convenue, est un des effets possibles de la dynamique
individualiste.
En voici la formulation par A. Renaut :
« Les sociétés modernes apparaissent à
Tocqueville comme porteuses d'un risque mortel : les deux principes
(hiérarchique, traditionnel) du lien social ancien se trouvant
minés par la dynamique de l'égalité et de la
liberté, l'irruption de l'individu menace en effet de se
solder par l'atomisation du collectif et
de conduire ainsi à une situation où les individus, séparés les
uns des autres comme les mqailles d'un tissu social se
défaisant, seraient de plus en plus seuls face à un
Etat « totalitaire » auquel ils ne
pourraient opposer aucune résistance » (p. 24).
Le concept d'individualisme a ici changé
de sens : il n'est plus entendu seulement au sens de
l'égalisation démocratique des conditions, mais
« cède la place à une
catégorie critique, utilisable pour stigmatiser certaines pentes des
sociétés modernes, au premier chef le repli de
l'individu sur la sphère privée, le culte du
bonheur et de la consommation » (p. 24)
d) Notons un autre effet contradictoire de la dynamique
égalitaire : Des individus
repliés sur leur sphère privée perdent non
seulement la capacité d'agir en commun, mais aussi leur
faculté de penser, d'imaginer, de sentir par
eux-mêmes. Ainsi, au lieu de l'atonomie
visée, le processus fait que les individus « se
retrouvent tous ensemble collés les uns aux autres en un
même agglomérat : tous des atomes, certes, mais formant
une seule masse qui les dirige et leur retire leur autonomie. Tel est
le paradoxe de l'individualité
mis en évidence par Tocqueville : plus
fortement plus individus se replient sur eux-mêmes, s'isolent
les uns des autres, plus fortement ils collent les uns aux autres. Et
pus fortement ils ils collent les uns aux autres, plus radicalement
ils sont isolés les uns des autres ». (Robet
Legros, L'idée d'humanité, Grasset, 1990, p.
169). Du coup, l'individualité visée comme
différence s'efface : chacun ressemble à chacun.
1.3. L'individualisme
contemporain : progrès dans l'émancipation ou nouvelle
aliénation ?
La réflexion de Tocqueville livre donc au moins deux interrogations qui touchent au plus vif de la démocatie et de sa culture. Elles trouvent dans les difficultés du monde contemporain des illustrations fortes et nombreuses qui ne peuvent manquer de nous étonner par leur pertinence et leur extrême actualité.
a) Alain Renaut résume très clairement la
première question : « Comment
trouver au sein de l'univers démocratique , donc
individualiste, des crans d'arrêt à la
décomposition du lien social, et des contre-pouvoirs
opposables à l'Etat »? (p. 24)
b) Comment, dans l'univers démocratique,
permettre une pleine et authentique individualisation, qui
échappe à l'uniformisation paradoxale ?
Ces questions, mais plus largement le diagnostic lui-même, sont
aujourd'hui très présents dans le débat
contemporain. On n'entrera pas ici dans le détail de ce
débat, que résume Alain Renaut au chapitre 2 de
L'individu : « La querelle française de
l'individualisme ». Ce débat, dans ses grandes
lignes, oppose les tenants de « la
culture de l'individu », tels Gilles Lipovetsky,
voyant dans le monde contemporain la manifestation d'un
progtrès significatif dans le domaine de l'émancipation
de l'individu, passant d'un principe d'autorité à un
principe d'autonomie, à ceux de la
« barbarie individualiste », tel Alain
Finkielkraut, dénonçant l'applanissement et
l'aplatissement de l'idée même de culture, au profit du